Ferme laitière Baladna: “une incongruité” au Sahara, selon l’expert climatique Menad Si Ahmed
- 14 juin
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L'expert climatique Menad Si Ahmed démonte, point par point, le projet de mégaferme laitière Baladna dans la wilaya d'Adrar.
À l'époque où il siégeait au Comité national pour l'environnement (CNE), dans les années 1980, Menad Si Ahmed avait déjà bataillé pour convaincre des députés que l'environnement n'était pas un frein au développement. Quarante ans plus tard, le climatologue algérien, expert auprès des Nations Unies sur le climat et l'ozone, se retrouve à mener le même combat, mais sur un autre terrain. Et avec une exaspération à peine contenue.
Invité de l'émission Alternatv, diffusée le 5 juin à l'occasion de la Journée mondiale de l'environnement, Si Ahmed a consacré l'essentiel de son intervention au projet Baladna, joint-venture entre le groupe qatari éponyme et le Fonds national d'investissement algérien (FNI), pour l'implantation d'une mégaferme laitière à proximité d'Adrar, dans le Sahara algérien. Son verdict est immédiat. “Pour moi, c'est une véritable lubie qui n'a pas encore livré tous ses secrets. C'est une incongruité. Quelque chose de tout à fait hallucinant d'un point de vue économique, écologique, social et en termes de rentabilité”, a-t-il estimé d'emblée.
Dans les faits, le projet prévoit, dans une première phase, l'arrivée de 15 000 à 20 000 vaches Holstein, avant d'atteindre un total annoncé de 270 000 têtes sur 117 000 hectares, ce qui en ferait la plus grande ferme laitière au monde. Un gigantisme que le scientifique juge sans précédent, et sans justification technique. “La plus grande ferme de ce type dans le monde en compte 90 000 têtes, en Arabie Saoudite. Et elle connaît déjà beaucoup de problèmes”, rappelle-t-il, notant que les Saoudiens ont progressivement renoncé à produire eux-mêmes le fourrage pour leurs animaux, faute de ressources hydriques suffisantes. Un précédent que les promoteurs de Baladna semblent avoir soigneusement écarté de leur dossier.
La vache Holstein, sélectionnée pour sa productivité dans des conditions tempérées, supporte des températures comprises entre 5 et 25 degrés. Or à Adrar, le thermomètre grimpe régulièrement à 47 degrés en été et peut descendre jusqu'à moins 15 en hiver. Au-delà de 30 degrés, la production laitière chute de 40 %. Pour que les animaux restent productifs, il faudra donc les climatiser, les brumiser à longueur de journée, les chauffer l'hiver. “Imaginez ne serait-ce que 50 000 vaches. Le calcul est vite fait”, a lâché le climatologue. Chaque bête réclame entre 40 et 50 litres d'eau fraîche par jour, sans compter les volumes nécessaires à la production du fourrage sur place ni ceux qu'exige la brumisation permanente des étables.
C'est précisément sur la question de l'eau que l'analyse de Si Ahmed devient la plus préoccupante. Toute cette consommation sera puisée dans la nappe albienne, la plus grande réserve d'eau douce souterraine au monde, dont l'Algérie détient environ 70 %, le reste étant partagé avec la Tunisie et la Libye. Une nappe fossile, non renouvelable, déclarée réserve stratégique mondiale. Pomper dans l'albien n'a rien de simple sur le plan technique. “C'est une eau profonde, qui traverse des couches de sel, parfois des couches d'hydrocarbures pour remonter. Elle peut afficher des degrés de salinité qui dépassent 3,5 grammes par litre. Il faudra donc aussi la traiter”, a précisé le scientifique. Ce surcoût de traitement vient s'ajouter à celui des eaux usées produites par l'élevage, le lisier et les rejets agricoles. Le projet prévoit une station de dépuration biologique et un circuit fermé de réutilisation. Si Ahmed n'y croit pas. “On nous fait croire que nous serons dans un circuit fermé où tout va bien. Mais les incongruités se suivent tout au long de la chaîne.”
Le lisier pose en outre une question climatique directe que le scientifique ne pouvait pas laisser de côté. En se décomposant, les déjections animales produisent du méthane, un gaz à effet de serre dont le pouvoir de réchauffement dépasse celui du CO2. “L'Algérie est signataire des accords de Paris, elle a même signé ceux de Copenhague. Qu'est-ce que nous allons dire quand on calculera l'empreinte carbone de ce projet ?”, a-t-il interrogé, rappelant que tous les rapports climatiques algériens officiels mentionnent la désertification galopante et la hausse continue des températures. “Cette ferme gigantesque aura une empreinte carbone très élevée. C'est la négation même de ce que nous lisons dans les rapports annuels produits par l'Algérie.”
Ce qui déconcerte le plus le climatologue, au bout du compte, c'est l'absence totale de consultation scientifique en amont. Aucun agronome, aucun expert en élevage laitier, aucun spécialiste de l'environnement n'a été sollicité avant que la décision ne soit actée. “Je dois dénoncer le silence de beaucoup de nos compatriotes qui ont des compétences avérées en agronomie. Pourquoi ne se prononcent-ils pas ? Pourquoi ne posent-ils pas simplement la question du pourquoi de cette histoire ?”, a-t-il demandé. Il s'est lui-même arrêté sur une réponse possible. Un expert, Djeloul Slama, avait publiquement critiqué le projet de décharge de Gara Djebilat. Il est aujourd'hui en prison. “C'est peut-être ça qui empêche ces gens de s'exprimer”, a concédé Si Ahmed. Mais le silence ne se limite pas à la peur. Sur les chaînes publiques algériennes, il dit avoir entendu des experts valider publiquement un projet qu'ils critiquent en privé. “Ces mêmes personnes, avec qui je discute, me disent exactement le contraire. À la limite, taisez-vous. N'allez pas alimenter la machine de propagande.”
Résidant en Autriche, Si Ahmed s'est accordé une liberté de ton qu'il reconnaît lui-même être liée à son éloignement. Son appel final s'adressait directement aux citoyens algériens. “Le citoyen algérien doit exiger qu'il y ait des débats sérieux. Trois milliards et demi de dollars devraient susciter au minimum une commission à l'Assemblée populaire nationale”. Une commission qui, à ce stade, n'a pas été convoquée.
Amine B.



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