Feu de récit : comment El Khabar transforme l’incendie en narrative politique
- 22 juil.
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Dernière mise à jour : 23 juil.

« Une guerre cachée… Vous l’allumez, ils l’éteignent » : ce titre d’El Khabar condense parfaitement la dérive d’un quotidien autrefois influent, aujourd’hui prisonnier d’un modèle économique qui l’oblige à privilégier l’insinuation plutôt que le factuel. En jouant sur une opposition artificielle entre « ceux qui allument » et « ceux qui éteignent », le journal ne décrit pas une réalité : il fabrique un récit. Ce récit n’est pas neutre. Il sert à installer l’idée d’une menace diffuse, d’un ennemi intérieur, d’une guerre invisible dont les incendies seraient l’un des fronts. Or, si El Khabar dispose de preuves permettant d’affirmer que les feux sont d’origine criminelle, il lui appartient de les publier. À défaut, il ne fait que nourrir un climat de suspicion qui, dans l’histoire récente du pays, a déjà servi de terreau à des manipulations politiques.
Le glissement d’El Khabar ne s’explique pas seulement par des choix éditoriaux : il est le produit d’une dépendance structurelle. Comme une grande partie de la presse écrite algérienne, le quotidien arabophone survit grâce à la publicité institutionnelle, distribuée de manière opaque et sélective. Cette dépendance crée une forme de docilité : pour continuer à bénéficier de la manne publicitaire, il faut éviter les angles qui fâchent, contourner les responsabilités étatiques, et privilégier les narratifs qui confortent le pouvoir. Dans ce contexte, l’incendie devient un prétexte commode. Plutôt que d’interroger l’absence de moyens aériens, le retard dans la modernisation des équipements, la faiblesse des politiques de prévention ou la gestion chaotique des forêts, le journal préfère suggérer l’existence de saboteurs. L’insinuation coûte moins cher que l’enquête, et elle rapporte davantage en termes de visibilité.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. En 2021, au cœur des incendies meurtriers, plusieurs titres avaient relayé des accusations de « complot » ou de « main criminelle » avant même que les enquêtes ne commencent. Les faits, eux, ont montré une réalité bien plus complexe : sécheresse extrême, infrastructures défaillantes, absence de coordination entre institutions. En reprenant aujourd’hui les mêmes mécanismes narratifs, El Khabar contribue à effacer les responsabilités structurelles et à déplacer le débat vers des zones émotionnelles où la peur remplace l’analyse. Une presse qui renonce à la vérification pour se réfugier dans l’allusion cesse d’être un contre‑pouvoir. Elle devient un instrument de diversion.
Ce choix éditorial a des conséquences directes. Il entretient un imaginaire de menace permanente, il prépare le terrain à des lectures sécuritaires, il légitime l’idée que les crises sont provoquées par des ennemis invisibles plutôt que par des défaillances institutionnelles. En cela, El Khabar ne joue plus son rôle d’information : il participe à la construction d’un récit qui protège les autorités en détournant l’attention des insuffisances structurelles. Le journal, autrefois respecté pour sa capacité à enquêter et à documenter, se retrouve désormais à amplifier des narratifs qui lui garantissent sa survie financière mais affaiblissent sa crédibilité.
Ce qui se joue ici dépasse un simple titre. C’est la transformation d’un quotidien en acteur d’un récit politique où l’insinuation remplace le fait, où le sensationnalisme supplante l’analyse, et où la dépendance économique dicte la ligne éditoriale. En choisissant de « jouer avec le feu », El Khabar ne révèle pas une guerre cachée : il révèle sa propre fragilité.

Yacine M



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