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La disparition forcée, arme de guerre de l’armée française durant la « bataille d’Alger »

Par Malika Rahal et Fabrice Riceputi, publié le 13 juin 2023 par Orient XXI.

Quelques unes des victimes de disparition forcée recensées par le projet "Milles autres".


Le projet historiographique Mille autres documente depuis 2018 l’usage par l’armée française de la disparition forcée durant l’année 1957 à Alger. Après l’avoir fait plus longuement dans la revue les Annales en 2022, ses animateurs Malika Rahal et Fabrice Riceputi montrent dans cet article publié en juin 2023 par la revue Orient XXI qu’elle fut l’arme privilégiée des parachutistes dans une répression politique par la terreur, visant à éradiquer toute activité indépendantiste dans la population algérienne. En se fondant à la fois sur des archives coloniales et sur des récits de familles victimes de cette pratique recueillis en nombre, ils achèvent de déconstruire le mythe de propagande diffusé depuis 1957 par l’armée selon lequel la « bataille d’Alger » aurait été une simple opération « antiterroriste ».


Le crime de disparition forcée a été massivement employé dans les dictatures latino-américaines dans les années 1970 et 1980. Durant la guerre d’indépendance algérienne, il avait été l’arme privilégiée de la guerre antisubversive menée à Alger contre la population algérienne par l’armée française.


Durant la longue guerre menée par le Front de Libération Nationale pour obtenir l’indépendance de l’Algérie (1954-1962), l’administration coloniale française ne cessa jamais de fonctionner. Ainsi, durant toute l’année 1957, la préfecture d’Alger adressa chaque semaine au général Massu des liasses de singuliers documents. Ce formulaire indiquait les nom, prénom, âge, adresse et profession d’une personne, la date et les circonstances son « arrestation » par des militaires et enfin le nom d’un membre de sa famille, « à prévenir en cas de découverte ».


En une année, 2039 de ces étranges avis de recherche furent émis par la préfecture, dans l’attente de réponses de l’armée sur le sort de l’intéressé. L’attente fut souvent vaine. Le dénommé Rambaud, responsable du service compétent, le déplorait dans une note interne : dans 70 % des cas, l’armée n’avait pas répondu ou bien ses réponses s’avéraient « non-valables » ou « insatisfaisantes ». « Il ne m’a pas été possible depuis longtemps de faire simplement connaître à un seul avocat si le client auquel il s’intéresse est mort ou en vie », écrivait-il.


Conservée aujourd’hui aux ANOM, une partie ce fichier de « détenus-disparus » signalés par leurs familles en 1957 est le point de départ du projet historiographique Mille autres, mené par Malika Rahal et Fabrice Riceputi. Elle a été mise en ligne sur un site dédié, avec un appel à témoignage interrogeant les personnes les mieux à même de dire le sort des personnes enlevées par les militaires, qu’ils aient été ensuite libérés ou qu’ils aient disparu définitivement : leurs proches et descendants. Au-delà de cette information, dans de nombreuses réponses, les familles racontent aussi les circonstances l’enlèvement par les militaires, leurs stratégies de résistance à la terreur, leurs démarches de recherche et leur vécu, depuis lors, de la disparition souvent définitive d’un parent.




S’appuyant sur ces témoignages de familles algériennes très peu sollicitées jusqu’ici par les historiens français, ainsi que sur diverses archives coloniales, le projet Mille Autres permet aussi de renouveler l’histoire de la séquence historique baptisée « bataille d’Alger », en rompant avec un point de vue encore largement dominant, y compris dans les livres d’histoire, celui des acteurs militaires de l’époque.


Eradiquer le nationalisme à Alger


Le 7 janvier 1957, carte blanche est donnée par le gouvernement de Guy Mollet au général Massu pour rétablir l’ordre colonial à Alger. Celui-ci y est en effet gravement menacé. Par une augmentation depuis l’automne 1956 de l’activité dite « rebelle » - des actions de guérilla urbaine et des attentats - et surtout, à cette date, par la perspective politiquement cauchemardesque pour les autorités françaises d’une grève anticoloniale de 8 jours, par laquelle le FLN peut démontrer qu’il dispose d’une implantation de masse.


L’armée dont la mission était jusqu’alors principalement d’affronter les maquisards de l’ALN dans les zones rurales doit cette fois « pacifier » Alger, selon les termes de l’époque. C’est-à-dire détecter et détruire l’organisation clandestine à la fois politique et paramilitaire du FLN, immergée parmi les 400 000 algériens de la ville.


Les méthodes employées ne sauraient être les mêmes en milieu urbain, dans la grande ville de l’Algérie coloniale, peuplée pour moitié d’Européens et sous le feu des projecteurs, que dans les campagnes. Inspirée par la « doctrine de la guerre révolutionnaire » ou contre-insurrectionnelle élaborée après la défaite française en Indochine, une arme de répression politique violente mais pouvant être menée en secret, est privilégiée : l’enlèvement en masse des Algérois suspects de liens avec l’insurrection en cours.


Le lieutenant-colonel Roger Trinquier, l’un des officiers idéologues inspirant l’opération, prescrit au ministre Robert Lacoste « une épuration » de la population « musulmane » d’Alger. Celle-ci doit être selon lui entièrement passée au crible. A la mi-janvier, il estime à 20 000 le nombre de suspects à enfermer dans des camps, soit un nombre bien supérieur à celui, estimé, des membres du FLN à Alger.


A cette fin, l’armée obtient sans peine du pouvoir politique la mise en place un dispositif d’exception parfois appelé « système arrestation-détention ». Au nom de l’efficacité, elle est dispensée de toute contrainte légale.


Elle peut s’introduire dans les domiciles, perquisitionner, arrêter, détenir et interroger comme bon lui semble. Et ceci sans avoir de compte à rendre à quiconque sur ses motifs et sur l’identité et le sort des « suspects » arrêtés. Hormis, une fois le fait accompli et sans que nul ne puisse vérifier ses dires, à une préfecture simplement chargée d’officialiser les détentions. Les militaires disposent d’un temps « d’exploitation » du détenu avant de déclarer son arrestation à la préfecture. C’est ce système qui permet la généralisation de la torture, les viols et les exécutions suivies de la dissimulation ou de la destruction des corps.


Elle expérimente ainsi à grande échelle une pratique de répression qui ne sera identifiée et qualifiée que bien plus tard, quand elle sera à nouveau employée dans les années 1970 et 1980, principalement en Amérique latine où, on le sait, ces mêmes militaires français allèrent ensuite l’enseigner : la disparition forcée.


Depuis 2010, l’ONU définit « l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l’État ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, l’appui ou l’acquiescement de l’État, suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant à la protection de la loi » comme un crime contre l’humanité.


Des enlèvements en masse pour terroriser


En janvier et février 1957, lors de la répression de la grève organisée par le FLN, une première vague d’arrestations – des enlèvements du point de vue des Algériens, ainsi que de celui du droit - se fait sur la base d’un fichier de police des opinions politiques et appartenances aux diverses organisations interdites ou considérées comme subversives : FLN, MNA, PCA, UGTA, UGEMA, association des Oulémas.


La grève du FLN, malgré la terreur, est un succès, mais désigne aux militaires parmi les grévistes de nouveaux suspects à interroger. Les enlèvements visent bientôt aussi les activités humanitaires comme les Centres sociaux créés par Germaine Tillion. Ils reprennent de plus belle durant l’été et l’automne 1957, lorsqu’il s’avère que le FLN algérois n’est pas mort, malgré l’évacuation de la ville par sa direction, puisqu’il a encore la capacité de répliquer par de nouveaux attentats.


Tous les quartiers dits « musulmans », et pas seulement la Casbah, sont frappés par des rafles et des enlèvements ciblés, le plus souvent réalisés nuitamment et avec une brutalité ostentatoire.


Les familles qui témoignent aujourd’hui en ont souvent gardé ou transmis le souvenir : portes défoncées, vols, violences envers les proches, propos glaçants sur le sort funeste de celui qu’on embarque dans un camion bâché, où se trouve souvent un indicateur cagoulé (surnommé par les témoins « bou shkara »).


On enlève aussi sur la voie publique ou sur les lieux de travail. Adolescents et vieillards ne sont pas épargnés. Toutes les couches de la population colonisée sont touchées. Le nombre d’enlèvements atteint en une année plusieurs dizaines de milliers. La plupart de ces « suspects », jamais jugés, sont enfermés dans des camps.


Certains n’en sortiront qu’en 1962, après avoir été plusieurs fois transférés d’un lieu à un autre du vaste système concentrationnaire, en particulier lorsque la résistance des détenus doit être brisée et ces derniers dispersés.

Le combat des familles

Le mode opératoire des militaires atteint toute la population algérienne, qu’il veut arracher à l’influence nationaliste. Il ne neutralise pas seulement les « suspects » enlevés, il terrorise aussi leurs familles et, par capillarité, tous les habitants de leurs quartiers. Car l’on sait très vite que ceux qui sont pris risquent la torture et même la mort, dans des dizaines de centres disséminés dans et autour d’Alger où les personnes sont interrogées. Casernes, villas, écoles, fermes coloniales… : partout où des militaires cantonnent, les militaires torturent et, bien que les caves soient privilégiées, les cris des suppliciés sont parfois entendus par le voisinage.


Bien des récits collectés disent aujourd’hui comment des épouses et des mères sillonnent alors la ville à la recherche de leur détenu-disparu et stationnent parfois des heures durant devant ces lieux dans l’espoir de l’apercevoir ou d’obtenir une information. Quelque fois elles y parviennent, mais il arrive aussi qu’elles soient chassées ou qu’un militaire leur signifie brutalement qu’il ne faut plus espérer. Les détenus libérés peuvent fournir des informations. Parfois, les familles reçoivent des lettres de leur proche et peuvent même lui rendre visite dans un camp durant quelques temps, puis n’ont soudainement plus jamais aucune nouvelle. Pour beaucoup de familles, l’espoir d’une réapparition ne se dissipera qu’après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, lorsque les camps libéreront leurs milliers de prisonniers, sans qu’elles ne voient revenir leur proche.

Les familles, souvent avec l’aide d’un écrivain public, écrivent beaucoup : à la préfecture, au ministre Lacoste, aux généraux Salan et Massu, à Suzanne Massu, à l’archevêque d’Alger, et à toutes les autorités en métropole. Qu’elles implorent ou exigent des nouvelles, leurs lettres — disséminées aujourd’hui dans les archives civiles ou militaires — reçoivent rarement une réponse. A partir de mai 1957, la Commission de Sauvegarde des Droits et Libertés Individuels créée par Guy Mollet pour enquêter sur « d’éventuelles exactions » à Alger, selon ses termes, reçoit nombre de leurs requêtes. Elle se contente de leur transmettre les réponses qu’elle obtient de l’armée. Celle-ci affirme le plus souvent avoir « libéré » l’intéressé, n’éprouvant pas le besoin dans leur cas d’échafauder un scénario mensonger comme il leur fallu le faire en juin 1957 pour « l’évadé » Maurice Audin. Lorsqu’un des membres de cette commission demande à consulter le fichier « des disparus » dont il a eu vent de l’existence, cela lui est refusé par la préfecture.

L’ampleur de la terreur répandue devait rester secrète. Et une enquête à partir de ce fichier aurait permis de découvrir que certaines des personnes recherchées avaient disparu corps et âme durant leur détention. A ce jour de 2023, sur près de 1200 cas rendus publics sur le site 1000autres.org, où cette enquête longtemps impossible est finalement menée, environ 400 sont identifiés comme des cas de disparition définitive. Encore ne s’agit-il que d’un échantillon, puisqu’une partie seulement des familles concernées s’adressa à la préfecture. La dissimulation fonctionna si bien que nul ne sait aujourd’hui combien furent au total les « disparus de la bataille d’Alger ». L’estimation célèbre de Paul Teitgen (3024 disparus) ne représente qu’un ordre de grandeur plausible.




La justification de la terreur par la lutte antiterroriste

En 1957, si l’armée garde un silence absolu sur les enlèvements massifs, elle communique abondamment durant l’opération sur les saisies d’armes et de bombes. Les membres du « réseau bombe » arrêtés sont exhibés devant la presse et, quant à eux, présentés à des juges. L’armée élabore ainsi un storytelling selon lequel la « bataille d’Alger » est un affrontement entre l’armée française et un FLN identifié au « terrorisme », car réduit, ou peu s’en faut, à ses poseurs de bombes. Cette version des faits est diffusée au printemps 1957 lors de la campagne contre la torture née en métropole. Elle est consolidée après la guerre par Massu et ses officiers dans des mémoires à grand succès, en riposte à l’accusation d’exactions .


Selon cette défense, la nécessité de faire cesser les attentats par la recherche impérieuse de renseignements sur les poseurs et poseuses de bombes aurait expliqué et justifié l’emploi de méthodes « exceptionnelles ». Cette justification de la terreur par une nécessaire lutte antiterroriste a été encore ancrée dans l’imaginaire collectif, après 1962, par une surabondante littérature héroïsant les « paras », ainsi que par le cinéma. Même le film culte de Gillo Pontecorvo La Bataille d’Alger fait la part belle à cet aspect des choses, même si c’est pour le dénoncer.

Selon cette grille de lecture des événements —qui occulte la dimension de terreur politique de l’opération—, la mort des derniers membres du « réseau bombe » en octobre 1957 (dont celle d’Ali la Pointe) aurait, fort logiquement, mis fin à l’opération « antiterroriste » commencée en janvier. Ce découpage chronologique de la « bataille d’Alger », porteur d’une interprétation des faits, est largement admis aujourd’hui encore.


Or, les archives comme les témoignages analysés dans le Projet Mille autres conduisent pour le moins à le remettre en cause. En effet, alors que le réseau bombe est bel et bien détruit en octobre, la répression politique ne se poursuit pas moins à Alger sur le même mode : les signalements de disparitions forcées restent nombreux jusqu’en décembre 1957 et se poursuivent en 1958. Et loin de prendre fin en 1958, cette pratique, validée par le gouvernement français, se généralise ensuite à toute l’Algérie jusqu’à 1961 au moins.

Un crime largement dissimulé

Le crime de disparition forcée a été analysé et qualifié juridiquement très tardivement, grâce surtout aux mobilisations des familles victimes, notamment argentines. Son emploi durant la guerre d’Indépendance algérienne ne le fut jamais. En métropole, même si l’affaire Maurice Audin permit à Pierre Vidal-Naquet de décrire le système de la disparition à partir de 1958, c’est l’usage de la torture qui émut une partie de l’opinion, beaucoup plus que la disparition forcée.


Avant 1962, en dépit de leurs efforts, les familles algériennes victimes de cette pratique ne purent jamais se faire entendre. Après 1962, leur sort ne fut pas particulièrement distingué dans l’océan des deuils de la guerre de libération : leur disparu reçu, comme tous les autres morts, le statut de martyr. Enfin, l’auto-amnistie décrétée dès la fin de la guerre par la France annula les plaintes déposées et empêcha toute évocation de ces faits et audition de victimes et de témoins devant les tribunaux et l’opinion.

En 2018, la République française a reconnu officiellement sa responsabilité dans l’enlèvement, la torture et l’assassinat de Maurice Audin, universitaire d’origine européenne.


En 2020, elle a fait de même pour l’avocat Ali Boumendjel, dont le meurtre déguisé en suicide avait été dénoncé par un célèbre juriste français, René Capitant.


Un « système » permettant ces crimes a été également reconnu. Mais les milliers d’autres Audin et Boumendjel, tous ceux dont la disparition ne fut jamais une Affaire en métropole restent inconnus des livres d’histoire. Les Algériens et Algériennes rencontrés à l’occasion de l’enquête Mille Autres expriment très souvent une l’émotion de voir leur histoire restituée et visible du monde entier sur un site internet. Elles n’en vivent pas moins toujours la douleur d’ignorer ce qui est arrivé à leur disparu et de n’avoir pas de sépulture sur laquelle se recueillir.






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