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Laurent Gayard : "Macron a fait de la réconciliation franco-algérienne une affaire personnelle"


Enseignant et chroniqueur à la Revue des Deux Mondes, à la Revue Phébé, au Magazine Causeur et à la Revue Conflits. Laurent Gayard a publié Géopolitique du Darknet. Nouvelles frontières et nouveaux usages du numérique (éd. ISTE, 2018).


Il publie dans Le Figaro une analyse sur le voyage d'Emmanuel Macron en Algérie, ou il appelle à ne pas "sacrifier Rabat pour Alger", dans une allusion à peine voilée à la relation d'interdépendance savamment entretenue par Alger à l'égard de Paris.



"Depuis le début de son premier mandat, Emmanuel Macron a fait de la réconciliation franco-algérienne une affaire personnelle. Mais ce faisant et pour beaucoup d'observateurs, le président français s'est laissé enfermer dans le piège mémoriel et dans la rhétorique du ressentiment, devenu l'axe essentiel de la politique étrangère algérienne quand elle touche à la France. Au point de dangereusement négliger d'autres possibles, et plus fructueuses, alliances dans la région." avance Laurent Gayard .



"Le processus de réconciliation mémorielle a peu de chances d'aboutir tant que les militaires conserveront une telle influence politique en Algérie et il n'est aucunement dans l'intérêt de l'armée ou du gouvernement algérien de faire aboutir ce processus. Dans un contexte de crise énergétique, causé par les déficiences du parc nucléaire français et par la guerre en Ukraine, l'exécutif français s'imagine, avec beaucoup de naïveté, pouvoir entrer à nouveau dans le jeu du chantage mémoriel, dans l'espoir que le gaz naturel en provenance d'Alger puisse en partie remplacer celui de Moscou. Et avec plus de naïveté encore, la France s'évertue à promouvoir un très illusoire partenariat stratégique et sécuritaire avec l'Algérie, qui partage respectivement 1329 et 951 kilomètres de frontières avec le Mali et le Niger, où la France possède des intérêts vitaux dans le domaine de l'extraction de l'uranium et où Paris entend aussi continuer à lutter contre la propagation du djihadisme, en dépit de la brouille récente avec le Mali. Ce calcul est compréhensible mais il démontre aussi la persistance d'une réflexion stratégique encore prisonnière de schémas postcoloniaux obsolètes, ceux-là même qu'Alger persiste à exploiter pour profiter au mieux de la double rente énergétique et mémorielle. Si les nécessités énergétiques et sécuritaires condamnent la France à ne pas négliger Alger, rien ne la force pour autant à dédaigner, au nom de sa politique algérienne, les autres alliances possibles dans la région, et en particulier celle avec le Maroc." poursuit l'éditorialiste.


Pour Lui : "La relance du dialogue franco-algérien peut répondre à une urgence, celle du gaz, mais il n'est pas sûr qu'elle puisse s'inscrire dans une problématique sécuritaire et stratégique de long terme. La république algérienne n'a cessé, en effet, de renforcer les liens déjà anciens entretenus avec Moscou, et la visite du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le 10 mai dernier, a précédé celle d'Emmanuel Macron en août. Le partenariat stratégique avec la Russie, qui reste le premier fournisseur d'armes d'Alger, a été amplement renouvelé, avec, notamment, l'organisation d'exercices militaires conjoints dans le Sahara en novembre dans le cadre… de la lutte antiterroriste. Avec l'arrivée des mercenaires de l'agence Wagner au Mali voisin, que les troupes françaises ont quitté, à la demande de la nouvelle junte militaire au pouvoir, il n'est rien de dire qu'en dépit des belles promesses échangées entre Emmanuel Macron et Abdelmajid Tebboune, la position française est totalement à la merci d'un revirement algérien. Les échecs militaires en Ukraine pourraient d'ailleurs pousser la Russie à renforcer plus encore sa présence en Afrique et sa coopération avec l'Algérie, au détriment des Français."


"Avec 3500 kilomètres de côtes, le Maroc est le seul pays d'Afrique à disposer à la fois d'une façade atlantique et méditerranéenne, et la politique de Mohamed VI est résolument tournée vers la consolidation de l'influence marocaine en Afrique." argumente Laurent Gayard.


"Contrairement à l'Algérie, extrêmement ambivalente, le Maroc est un allié historique de l'Occident, et l'expression n'est pas vaine si l'on considère que le royaume chérifien, dont la création remonte à 789 ap. J.C., avec la fondation de la ville de Fès, qui devient capitale du nouveau royaume en 791, a été le premier état à reconnaître l'indépendance des États-Unis d'Amérique en 1777." Poursuit-il.


La «relation spéciale» entretenue entre les États-Unis et le Maroc est, de fait, presque aussi ancienne que celle entretenue entre le Royaume-Uni lui-même et ses anciennes colonies. Ce fait historique, associé à la réalité géographique, fait à l'évidence du Maroc un pont entre l'Afrique, l'Europe et l'espace transatlantique.



Laurent Gayard explique que : "Certaines de ces puissances l'ont bien compris et en premier lieu, l'Espagne. Les deux pays entretiennent une frontière terrestre commune, grâce aux enclaves de Ceuta et Melila sur la côte marocaine, mais aussi une frontière maritime commune puisque les côtes marocaines ne sont situées qu'à quatorze kilomètres du point le plus proche sur la côte espagnole et de l'ilot du Persil. En 2002, la tentative d'annexion de l'îlot par le Maroc avait généré une crise diplomatique de grande ampleur entre les deux pays mais les choses ont bien changé depuis. "


Le 20 mars dernier, l'ambassadrice du Maroc en Espagne, Karima Benyaich, déclarait que son pays appréciait le soutien de l'Espagne à la proposition marocaine d'autonomie du Sahara «dans sa juste valeur», et a souligné que désormais une «nouvelle étape» s'ouvrait en ce qui concerne les relations entre les deux pays.


Les relations entre les deux nations se sont en effet améliorées au point de pouvoir évoquer une véritable lune de miel diplomatique entre Madrid et Rabat.


Selon Laurent Gayard :"À force de vouloir trop miser sur l'Algérie, la France court le risque de privilégier les alliances de circonstance au détriment de sa crédibilité dans la région. Il importe qu'Emmanuel Macron ne soit pas tenté de sacrifier Rabat pour Alger."


"Car le Maroc a toutes les raisons de se désoler que Paris, au contraire de Madrid, Berlin, ou même Washington, tende à sérieusement négliger les relations franco-marocaines au profit de la problématique «amitié» franco-algérienne." poursuit l'éditorialiste

Les relations entre la France et le Maroc ont certes connu des hauts et des bas, et l'on se rappellera le refroidissement des relations entre les deux pays au début du mandat de François Hollande. Pour autant, Rabat a beaucoup d'atouts à faire valoir, dont d'autres puissances que la France ont plus nettement conscience: sa stabilité politique, la diversification et le dynamisme d'une économie où le secteur tertiaire joue déjà un grand rôle, ainsi que la reconnaissance diplomatique dont jouit le royaume.


"À force de vouloir trop miser sur l'Algérie, la France court le risque de privilégier les alliances de circonstance au détriment de sa crédibilité dans la région. Il importe donc qu'Emmanuel Macron, dans sa course à la réconciliation mémorielle et à la sécurisation énergétique, ne soit pas tenté de sacrifier Rabat pour Alger." conclut l’éditorialiste.



La Rédaction

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