Nassera Dutour, interdite d'Algérie : « La peur gouverne aujourd'hui »
- 23 mai
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Comme Hebe de Bonafini, co-fondatrice des Mères de la Place de Mai, face aux militaires argentins, Nassera Dutour porte depuis près de trente ans le combat des familles de disparus algériens. Refoulée de l'aéroport d'Alger en juillet 2025, elle décrit un pouvoir qui criminalise la moindre voix dissidente et frappe les proches de ceux qu'il ne parvient pas à faire taire.
En 1977, alors que ses deux fils venaient d'être enlevés par les escadrons de la dictature militaire argentine, Hebe de Bonafini commençait à tourner sur la Place de Mai à Buenos Aires avec d'autres mères, foulard blanc sur la tête, pour réclamer des comptes sur les disparus. Elle deviendra présidente de l'association Madres de Plaza de Mayo et marchera chaque jeudi pendant des décennies devant la Casa Rosada. Le pouvoir militaire est tombé, pas elle.
Près de cinquante ans plus tard, l'Algérie vient d'appliquer la même méthode d'effacement à une femme qui porte le même combat. Le 30 juillet 2025, à l'aéroport d'Alger, une dizaine de policiers en civil ont escorté Nassera Dutour jusqu'à la porte d'embarquement, lui ont rendu son passeport algérien seulement une fois dans l'avion, et l'ont renvoyée en Europe. Un papier glissé dans le document invoquait une loi sur le séjour des étrangers. Nassera Dutour est algérienne.
Elle venait au moins dix fois par an. Elle a les cachets pour le prouver. Des dizaines d'entrées postérieures à novembre 2021, date à laquelle les autorités affirment avoir pris leur décision. Aux rapporteurs spéciaux de l'ONU qui ont demandé des explications, les autorités algériennes ont répondu en invoquant cette décision de 2021. Mais quand un juge algérien, saisi par Nassera Dutour, a demandé qui avait signé l'ordre et pour quelles raisons, il n'a obtenu aucune réponse.
Près de trente ans qu'elle se bat. Son fils a été arrêté pendant la décennie noire et n'a plus donné signe de vie. C'est de là que tout part, de cette disparition sans réponse qui a fait d'elle la présidente du Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA).
“Certaines personnes commencent presque à regretter le président de l'époque, Abdelaziz Bouteflika. Au moins, on arrivait à se réunir et à organiser des choses, à faire des débats, à organiser des petites conférences, des petits séminaires”, reconnait-elle lors d’une rencontre organisée récemment à Paris par plusieurs associations maghrébines des droits humains sur la thématique : « Cinq Heures pour les libertés au Maghreb », en hommage à feu Mohamed Harbi. Aujourd'hui la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'Homme est dissoute. Le Rassemblement Actions Jeunesse aussi. Son président a passé environ neuf mois en prison, et onze jeunes membres de l'association quelques mois chacun, “pour le simple fait d'avoir manifesté dans la rue et d'avoir participé à l'association”. Quatorze autres associations sont sous contrôle judiciaire pour avoir reçu des financements d'ambassades, françaises et allemandes notamment.
Le journaliste Mustapha Bendjama incarne pour elle “le révélateur” de ce modus opérandi. Il a fait des mois et des mois de prison, a été libéré, repris, et vit aujourd'hui avec une interdiction de sortie du territoire. Il a tenté de partir en vacances en Tunisie l'an dernier mais a été refoulé à la frontière. Christophe Gleizes, journaliste français, est en Algérie depuis deux ans et a été condamné à sept ans de prison, accusé d'avoir eu des contacts avec des membres du MAK, le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, alors qu'il enquêtait sur le football de l'équipe de la JS Kabylie. Hassan Bouras, sorti il y a peu, vient d'être arrêté de nouveau le 12 avril, sous quatre chefs d'inculpation, “deux en pénal et deux en correctionnel”. Un syndicaliste a été condamné en première instance à quinze ans de prison, peine ramenée à dix ans en appel, “pour avoir réclamé ses droits, simplement ses droits”, sans oublier le journaliste Abdelwakil Blamm, accusé aussi d’ “apologie du terrorisme”.
Quand on ne peut pas faire taire quelqu'un, on cherche à côté. Un militant dont le fils est arrivé en France “à ses risques et périls par une embarcation de fortune” : sa mère et son petit frère ont été convoqués, la mère placée trois heures en garde à vue, le temps qu'on lui passe un téléphone pour qu'elle dise à son fils “arrête de parler, arrête, parce qu'on est en danger”. Un enfant mineur du militant Abdelaziz Boubakir, dit-elle, arrêté quelques heures “pour faire pression sur son père”. “Tout le monde a peur que, s'il parle, on s'attaque à sa famille, on s'attaque à ses enfants, on s'attaque à sa femme. Et c'est ce qui se passe exactement”, martèle-t-elle.
L'article 87 bis du code pénal algérien est au fond de tout ça. Il a élargi la définition du terrorisme jusqu'à y faire entrer “l'atteinte à l'unité nationale”, ce qui permet de traiter une prise de parole publique comme une affaire criminelle. La détention provisoire dure des mois, parfois des années. Kamel Eddine Fekhar est mort en prison après une longue détention provisoire, sans soins adaptés, sans procès qui soit venu.
“La peur gouverne aujourd'hui en Algérie”, résume-t-elle. “Tout le monde est terrorisé”. Nassera Dutour vit en France. Elle se bat devant les juridictions pour obtenir la décision administrative qui lui interdit l'entrée chez elle. Près de trente ans qu'elle attend une réponse sur son fils. Hebe de Bonafini a marché jusqu'à ses 93 ans. Nassera Dutour, elle, dit vouloir continuer “jusqu'au dernier sous”.
Amine B



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