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Soudan : « Généralisation des crimes de guerre » selon le rapport d’Amnesty International

Photo : près de Torit, Soudan du Sud, 29 juillet 2023.

Des milliers de personnes ont été tuées ou blessées depuis le début des affrontements entre les Forces d’appui rapide et les forces armées soudanaises. Des femmes et des filles n’ayant parfois pas plus de 12 ans ont été soumises à des violences sexuelles, déplore l'ONG Amnesty International dans son rapport.


De nombreux crimes de guerre sont commis au Soudan dans le cadre du conflit qui oppose les Forces d’appui rapide (RSF) et les forces armées soudanaises (SAF), a déclaré Amnesty International dans un nouveau rapport. « La population civile, partout au Soudan, subit des horreurs inimaginables », a déclaré Agnès Callamard.



Ce rapport, intitulé « La mort a frappé à notre porte ». Crimes de guerre et souffrances des populations civiles au Soudan, réunit des informations sur les atteintes massives aux droits humains commises contre la population civile pendant les attaques aveugles et aussi délibérées auxquelles se livrent les belligérants.


Le rapport fait également état de façon détaillée des violences faites aux femmes et aux filles, d’attaques ciblées contre des biens de caractère civil tels que des hôpitaux et des églises, ainsi que d’un pillage systématique.


Certaines des violations recensées – comme les attaques visant des civil·e·s et des infrastructures humanitaires, les viols et les autres violences sexuelles, et le pillage – constituent des crimes de guerre. Le rapport porte essentiellement sur des faits relevés à Khartoum et au Darfour occidental.

 

« Partout au Soudan, les civil·e·s sont confrontés chaque jour à une horreur inimaginable dans le contexte de la lutte acharnée que se livrent les Forces d’appui rapide et les forces armées soudanaises pour le contrôle du territoire », a déclaré la secrétaire générale d'Amnesty International, Agnès Callamard.


« Des gens sont tués chez eux ou alors qu’ils cherchent désespérément de la nourriture, de l’eau et des médicaments. Ils sont pris entre deux feux quand ils s’enfuient, et abattus délibérément lors d’attaques ciblées. Des dizaines de femmes et de filles n’ayant parfois pas plus de 12 ans ont été violées et soumises à d’autres formes de violence sexuelle par des belligérants des deux camps. Il n’y a pas d’endroit sûr »,, indique le rapport.



La spirale de la violence dans la région du Darfour, où les RSF et les milices qui s’y sont alliées sèment la mort et la destruction, ravive le spectre de la tactique de la terre brûlée utilisée par le passé, avec parfois des acteurs identiques.

 

« Les RSF et les SAF, ainsi que les groupes armés qui leur sont affiliés, doivent cesser de cibler des civil·e·s et doivent garantir la sécurité de ceux qui partent pour échapper à la violence. Des mesures urgentes doivent en outre être prises pour garantir la justice et pour que les victimes obtiennent réparation. »

 

Depuis le 15 avril 2023, les SAF (dirigées par le président du Conseil souverain du Soudan, le général Abdel Fattah al Burhan) et les forces paramilitaires des RSF (dirigées par le général Mohamed Hamdan Dagalo, connu sous le nom de Hemedti) s’affrontent pour le contrôle du Soudan.


Compte tenu de l’ampleur des combats et de l’organisation des deux camps, il s’agit d’un conflit armé non international au regard des Conventions de Genève. Dès lors, les affrontements entre les deux parties sont régis par le droit international humanitaire, qui vise à protéger les civil·e·s et les autres non-combattants lors de conflits armés, et par le droit international relatif aux droits humains, qui continue de s’appliquer. Certaines graves violations de ces règles constituent des crimes de guerre, pour lesquels la responsabilité pénale individuelle de soldats et de commandants peut être engagée.

 

Des civil·e·s pris entre deux feux sont tués


Des hommes, des femmes et des enfants sont pris entre deux feux et les deux parties, qui utilisent souvent des armes explosives à large champ d’action, lancent souvent des attaques dans des secteurs densément peuplés par des civil·e·s.


Les affrontements ont débuté dans le quartier de Kalakla, dans le sud de Khartoum, le 20 avril.


Kodi Abbas, un enseignant âgé de 55 ans, a dit à Amnesty International que deux de ses fils, Hassan, six ans, et Ibrahim, huit ans, ainsi que son neveu Koko, âgé de sept ans, ont été tués alors qu’ils tentaient d’échapper aux échanges de coups de feu.


Il a déclaré : « Ma femme et mes enfants se sont enfuis de chez nous en courant quand les affrontements ont débuté dans notre quartier […] mais mes deux fils les plus jeunes […] étaient petits et ils ne pouvaient pas courir assez vite […] je ne sais pas qui les a tués. C’est la guerre qui les a tués. »


Amnesty International n’a pas été en mesure d’établir avec certitude lequel des deux camps a tiré les balles ayant tué les deux petits garçons.


Ala’ Fawzi al Mardi, médecin de 26 ans, a été tuée chez elle à Omdurman, dans le quartier de Hay al Manara, le 15 avril, le premier jour des affrontements.


Fawzi al Mardi, son père, a déclaré à Amnesty International que sa femme a quant à elle été grièvement blessée : « Ce matin-là, nous nous sommes réveillés en enfer. On entendait sans arrêt et partout les bruits des coups de feu et des bombardements […] j’étais inquiet pour ma fille Ala’ qui était allée travailler à l’hôpital.»


« Quelques minutes après son retour à la maison, une balle a traversé la fenêtre de la salle de séjour et a touché ma femme au visage. La balle a traversé le côté droit de son visage et de son cou et a ensuite touché Ala’ en pleine poitrine, la tuant sur le coup. Cette balle à elle seule a détruit notre famille en l’espace de quelques secondes […] Dès qu’[Ala’] est arrivée à la maison, où elle aurait dû être en sécurité, la mort s’est abattue sur nous. »


De nombreux civil·e·s ont affirmé à Amnesty International qu’ils avaient été blessés et que des membres de leur famille avaient été tués là où ils étaient allés chercher la sécurité.


Le 6 juin, au Darfour occidental, plusieurs dizaines de personnes ont été tuées ou blessées dans les dortoirs des femmes de l’Université d’El Geneina, ou à proximité, par des frappes de projectiles tirés depuis le sol ; de nombreuses personnes étaient allées se réfugier là pour échapper aux combats dans leur quartier.


Les civil·e·s délibérément pris pour cible 


Des civil·e·s ont été délibérément tués ou blessés lors d’attaques ciblées. Des victimes et d’autres témoins ont de manière générale indiqué que les responsables de ces attaques étaient des membres des RSF.


Le 13 mai, à Khartoum, des membres des RSF se sont introduits dans l’enceinte de l’église copte Mar Girgis (Saint Georges), dans le quartier de Bahri. Selon plusieurs témoins, ils ont abattu cinq membres du clergé et ont volé de l’argent et une croix en or.


Le 14 mai, à El Geneina, Adam Zakaria Is’haq, un médecin et défenseur des droits humains âgé de 38 ans, a été tué en même temps que 13 patients dans le Centre Markaz Inqadh al-Tibbi, un centre médical situé dans le quartier de Jamarik.


Deux collègues de ce médecin ont indiqué à Amnesty International que les 14 victimes avaient été tuées par des membres de milices armées arabes.


L’un d’eux a déclaré : « Le docteur Adam […] était en train de soigner des malades dans un petit centre médical quand il a été tué, parce que le principal hôpital d’El Geneina avait été détruit fin avril par ces mêmes milices armées et par les RSF. On lui a tiré dans la poitrine. Il laisse derrière lui sa femme et deux petits garçons, âgés de quatre et six ans. »


Attaques motivées par l’appartenance

ethnique au Darfour occidental


Avec la montée des tensions au Darfour occidental, de nombreuses personnes appartenant à l’ethnie masalit se sont enfuies dans l’est du Tchad.


Des personnes ayant fui El Geneina ont affirmé à Amnesty International que la ville avait été attaquée par des milices armées arabes lourdement armées soutenues par des combattants des RSF.


Le 28 mai, plusieurs dizaines de civil·e·s ont été tués à Misterei, une ville située au sud-ouest d’El Geneina, lors d’affrontements opposant les RSF et des milices alliées à des groupes armés masalit.


Des habitants de cette ville ont dit à Amnesty International avoir enterré 58 civil·e·s tués ce jour-là.


Cinq hommes de la même famille ont été abattus chez eux, notamment Al Haj Mohamed Abu Bakr, le mari de Zeinab Ibrahim Abdelkarim. Cette mère de deux enfants, âgée de 27 ans, a déclaré : « Six membres des RSF se sont introduits chez nous à huit heures du matin ; ils sont allés dans la pièce où se trouvaient mon mari et ses quatre frères et les ont tous abattus […] La RSF est ensuite venue dans la pièce où je me trouvais avec mes enfants et 12 autres femmes et enfants […] Ils nous ont frappés à coups de bâton et avec des fouets et nous ont demandé ‘Où sont les armes ?’, et ensuite ils ont volé nos téléphones. »


Le droit international humanitaire interdit de prendre délibérément pour cible des civil·e·s et de mener des attaques sans opérer de distinction entre les civils et les combattants, et entre les biens de caractère civil et les objectifs militaires.


Violences sexuelles 


Des dizaines de femmes et de filles n’ayant parfois pas plus de 12 ans ont été soumises à des violences sexuelles, notamment des viols, par des belligérants des deux camps, affirme l'ONG.


Certaines ont été séquestrées pendant plusieurs jours dans des conditions constituant un esclavage sexuel.

Dans la plupart des cas examinés par Amnesty International, les victimes ont déclaré que les responsables des sévices étaient des membres des RSF ou de milices armées alliées à ces dernières.


Les viols, l’esclavage sexuel et les autres violences sexuelles commis dans la cadre d’un conflit armé sont des crimes de guerre.


Une jeune femme de 25 ans vivant à El Geneina a affirmé à Amnesty International que le 22 juin 2023, dans le quartier d’al Jamarik, trois hommes armés arabes en civil l’ont forcée à entrer dans le bâtiment de l’état civil, où ils l’ont violée.


Elle a déclaré : « On n’est nulle part en sécurité à El Geneina. Je suis sortie de chez moi parce qu’il y avait partout des coups de feu […] et ces criminels m’ont violée. Maintenant je crains d’être enceinte […] Je ne pourrais pas le supporter. »


Dans un autre cas, un groupe de 24 femmes et filles ont été enlevées par des membres des RSF et emmenées dans un hôtel où elles ont été séquestrées pendant plusieurs jours dans des conditions constituant un esclavage sexuel.


De nombreuses victimes n’ont pas eu accès à un soutien médical et psychologique.


De nombreux centres médicaux et humanitaires ont été détruits ou endommagés partout dans le pays, ce qui prive les civil·e·s de nourriture et de soins ou produits médicaux, et aggrave encore une situation déjà très difficile.


La plupart des cas de pillage sur lesquels nous avons réuni des informations mettent en cause des membres des RSF.


Les attaques visant intentionnellement du personnel ou des biens humanitaires, ou des centres de santé ou des unités médicales, constituent des crimes de guerre.


Recommandations de l'ONG non gouvernementale


Amnesty International demande au Conseil de sécurité des Nations unies d’étendre à l’ensemble du Soudan l’embargo sur les armes qui s’applique actuellement au Darfour, et de garantir son respect.


« La communauté internationale doit considérablement accroître l’aide humanitaire pour le Soudan, et les pays voisins doivent veiller à ce que leurs frontières soient ouvertes pour les civil·e·s en quête de sécurité », a déclaré Agnès Callamard.



« La communauté internationale doit également étendre immédiatement l’actuel embargo sur les armes à l’ensemble du Soudan et veiller à ce qu’il soit appliqué. Les pays disposant d’une grande influence sur les parties au conflit doivent utiliser leur position d’influence pour qu’il soit mis fin aux atteintes aux droits humains.»


« Le Conseil des droits de l’homme doit tenir compte des appels lancés par l’Autorité intergouvernementale pour le développement, et mettre en place un mécanisme indépendant d’enquête et de reddition de comptes qui sera chargé de contrôler, réunir et conserver les preuves des violations des droits humains commises au Soudan. », conclut le rapport.



La rédaction

 

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