110 millions de dollars récupérés en Suisse : beaucoup d’annonces, peu de preuves publiques

La Suisse a-t-elle réellement restitué plus de 110 millions de dollars à l’Algérie ? À entendre les responsables algériens, la réponse ne souffre aucune ambiguïté. À lire les documents publics disponibles en Suisse, l’affaire est beaucoup moins limpide.
Le sujet est revenu au premier plan cette semaine lorsque le président du Conseil de la Nation, Azouz Nasri, a reçu l’ambassadrice suisse à Alger. Lors de cette rencontre, il a salué une coopération judiciaire qu’il a qualifiée d’efficace, affirmant qu’elle avait permis la récupération de plus de 110 millions de dollars de fonds détournés et gelés en Suisse.
Le problème est que cette annonce n’a rien de nouveau. Le même chiffre avait déjà été avancé en avril dernier par les autorités algériennes. À l’issue d’un Conseil des ministres, le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, avait indiqué que 33 commissions rogatoires avaient été adressées à la Suisse, que 20 avaient été acceptées et que quatre dossiers avaient été définitivement traités. Selon la présidence, ces procédures devaient permettre à l’Algérie de récupérer plus de 110 millions de dollars d’avoirs détournés.
Six mois plus tard, pourtant, une question demeure sans réponse : où sont les dossiers ?
Ni les références des procédures concernées, ni les montants associés à chacune d’elles, ni même l’identité des personnes visées n’ont été rendus publics. Le chiffre de 110 millions de dollars circule abondamment dans les discours officiels, mais les fondements documentaires de cette somme restent invisibles.
Plus surprenant encore, aucune communication officielle suisse consultée ne confirme explicitement la restitution de ce montant. Lorsque Ahmed Attaf s’est rendu à Berne début avril, les autorités fédérales ont certes mis en avant l’amélioration de la coopération bilatérale dans les domaines de la justice et de la sécurité. Mais aucune allusion n’est faite aux 110 millions de dollars.
Même silence du côté des documents suisses consacrés à la restitution des avoirs illicites. La Confédération publie pourtant habituellement des informations détaillées lorsqu’elle restitue des fonds à des États étrangers. Les dossiers du Nigeria, des Philippines, du Kazakhstan ou de l’Ouzbékistan sont abondamment documentés. L’Algérie, elle, ne figure pas parmi les opérations de restitution mises en avant par Berne.
Faut-il en conclure que les autorités algériennes ont exagéré ou inventé cette récupération ? Rien ne permet de l’affirmer. Au contraire, les archives judiciaires suisses démontrent l’existence d’une coopération réelle entre Alger et Berne dans plusieurs dossiers liés à la corruption de l’ère Bouteflika.
Un arrêt du Tribunal pénal fédéral, référencé RR.2025.11 et rendu le 6 juin 2025, confirme par exemple l’exécution d’une demande d’entraide judiciaire formulée par les autorités algériennes dans une affaire de dilapidation de fonds publics, d’abus de fonction et de blanchiment. La décision évoque notamment la transmission de documents bancaires et l’intervention du Ministère public de la Confédération.
D’autres procédures ont également été validées par la justice suisse. Une affaire révélée en 2023 concernait un ancien ministre algérien qui tentait de s’opposer au séquestre de fonds placés dans une banque genevoise et à la transmission de documents aux enquêteurs algériens. Son recours a été rejeté par le Tribunal pénal fédéral.
Autrement dit, la coopération judiciaire existe bel et bien. Les demandes algériennes ne sont pas restées lettre morte. Des comptes ont été examinés, des documents saisis, des recours rejetés et des procédures d’entraide exécutées.
Mais entre cette réalité judiciaire et l’affirmation politique d’une récupération de 110 millions de dollars, une zone grise subsiste.
Aucun arrêt public consulté ne mentionne ce montant. Aucun document suisse retrouvé ne fait état de quatre dossiers totalisant 110 millions de dollars. Aucun communiqué fédéral n’annonce un transfert effectif de cette somme vers le Trésor algérien.
C’est là que le récit officiel se heurte aux exigences élémentaires de la transparence. Si quatre dossiers ont effectivement été « définitivement traités », comme l’affirment les autorités algériennes, rien ne s’oppose à ce que leurs références soient rendues publiques. Si plus de 110 millions de dollars ont été récupérés, il devrait être possible d’identifier les procédures concernées, les décisions judiciaires correspondantes et le détail des montants restitués.
En septembre, le pouvoir algérien a choisi de remettre ce chiffre au centre du débat diplomatique. Mais il n’a apporté aucun élément nouveau permettant de vérifier l’annonce faite au printemps. Résultat : ce qui devait être présenté comme une démonstration éclatante de réussite judiciaire soulève aujourd’hui davantage de questions qu’il n’apporte de réponses.
Pour l’heure, les faits établis sont simples : l’entraide judiciaire entre l’Algérie et la Suisse est réelle, documentée et confirmée par la justice helvétique. En revanche, les 110 millions de dollars restent, à ce stade, un chiffre politique dont les justifications détaillées n’ont toujours pas été rendues publiques.
Yacine M



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