L’affaire Hana Mansour : quand la responsabilité du Point disparaît derrière le nom de Kamel Daoud

L’utilisation de la photographie de l’actrice algérienne Hana Mansour pour illustrer une chronique de Kamel Daoud dans Le Point a déclenché une vive controverse. Mais derrière l’emballement des réseaux sociaux et les attaques prévisibles contre l’écrivain, une question plus fondamentale demeure : comment un grand média a-t-il pu associer le visage d’une personne réelle à un personnage fictif sans mesurer les conséquences éditoriales d’un tel choix ?
La polémique née autour de l’utilisation de la photographie de Hana Mansour par Le Point pour illustrer une chronique de Kamel Daoud soulève une question bien plus importante que les querelles habituelles qui entourent l’écrivain franco-algérien. Derrière le vacarme des réseaux sociaux se cache un débat essentiel : celui de la responsabilité éditoriale d’un média lorsqu’il décide d’associer le visage d’une personne réelle à un personnage fictif.
L’actrice algérienne a dénoncé l’utilisation de son image pour illustrer une chronique intitulée « Monologue imaginaire d’une Franco-Algérienne ». Elle affirme n’avoir été ni consultée ni sollicitée et a publiquement exigé le retrait de sa photographie. Son agence, Wojooh, a soutenu cette demande en contestant également l’association de son image au contenu publié. Selon plusieurs médias, la photographie a finalement été retirée.
Jusque-là, les faits sont relativement simples. La suite l’est beaucoup moins.
Comme souvent lorsqu’une controverse implique Kamel Daoud, une partie du débat s’est rapidement déplacée du terrain des faits vers celui des réflexes idéologiques. Avant même que les responsabilités ne soient examinées, l’auteur s’est retrouvé une nouvelle fois au centre de toutes les accusations. Son nom agit désormais comme un déclencheur automatique dans certains segments de l’opinion algérienne.
Il est devenu, pour certains militants et internautes, une forme de fonds de commerce politique. L’attaquer permet d’afficher instantanément ses références nationalistes, souvent sans même prendre le temps d’examiner le fond de l’affaire. Chaque polémique devient alors une occasion de rejouer les mêmes affrontements symboliques, avec les mêmes indignations prévisibles et les mêmes condamnations expéditives.
Pourtant, les éléments rendus publics à ce jour ne permettent pas d’affirmer que Kamel Daoud a personnellement choisi l’illustration contestée. Le texte est signé de sa main, mais le choix de la photographie relève généralement de la rédaction, du service photo ou de la direction éditoriale du média qui publie l’article.
Autrement dit, la question majeure ne concerne pas l’auteur du texte mais le média qui a décidé de lui donner une incarnation visuelle.
Car une photographie n’est jamais neutre. Dans la presse, elle participe au récit autant que les mots. Elle oriente la perception du lecteur, suggère des interprétations et crée des associations. Lorsqu’un journal choisit le visage d’une femme réelle pour illustrer un « monologue imaginaire », il ne se contente plus d’illustrer un sujet : il donne un corps à un personnage.
Or le personnage décrit dans la chronique est celui d’une Franco-Algérienne traversée par des interrogations identitaires, culturelles et mémorielles. D’après les descriptions rapportées dans la presse, le texte met en scène une femme partagée entre deux univers, deux héritages et deux appartenances.
En accolant à ce récit le visage identifiable d’une artiste réelle, le magazine a créé une confusion prévisible. Le lecteur peut spontanément associer la personne photographiée aux idées, aux émotions ou aux questionnements exprimés dans le texte. C’est précisément cette assimilation que Hana Mansour rejette lorsqu’elle affirme refuser toute association avec le contenu ou la ligne éditoriale de l’article.
C’est là que se situe le véritable cœur de l’affaire.
Contrairement à ce qui est parfois affirmé sur les réseaux sociaux, rien ne permet aujourd’hui de conclure avec certitude à une violation caractérisée du droit à l’image. Si la photographie provenait d’une banque d’images ou d’une plateforme autorisant son exploitation éditoriale, son utilisation pourrait être juridiquement couverte. Les informations publiques disponibles ne permettent pas de connaître précisément le cadre dans lequel cette image a été obtenue.
Mais même dans cette hypothèse, une question demeure : un média peut-il considérer qu’il est acceptable d’utiliser le visage d’une personne réelle pour personnifier un personnage fictif sans se soucier de l’association qui en découle ?
Le débat autour de l’utilisation de la photographie de Hana Mansour ne se résume donc pas nécessairement à une question de droit à l’image. Si le cliché a effectivement été obtenu via une banque photographique ou une plateforme autorisant sa réutilisation à des fins éditoriales, sa publication pourrait être juridiquement régulière. En l’absence d’informations publiques détaillant les conditions exactes d’acquisition de l’image, la prudence s’impose.
La controverse porte davantage sur l’usage qui a été fait de cette photographie. En illustrant un « monologue imaginaire d’une Franco-Algérienne » avec le visage identifiable d’une artiste réelle, Le Point a créé une association directe entre une personne existante et un personnage fictif. Même lorsqu’une image est légalement exploitable, un média demeure responsable du sens qu’il lui attribue. La question posée par cette affaire est donc moins celle de la légalité du cliché que celle du consentement symbolique, de la représentation et de l’éthique éditoriale.
Dans une époque où les médias revendiquent une attention accrue aux questions de représentation et de consentement, l’épisode apparaît pour le moins contradictoire. Car au-delà de la légalité éventuelle de la publication, c’est le sens donné à l’image qui interroge. Une photographie peut être légalement exploitable tout en étant éditorialement discutable.
Le retrait de la photographie après la contestation publique renforce d’ailleurs cette interrogation. Si l’association entre l’image et le texte était dénuée de tout problème, pourquoi la modifier dans l’urgence ?
Au fond, cette affaire raconte deux échecs simultanés. Celui d’un média qui semble avoir sous-estimé la portée symbolique de ses choix iconographiques. Et celui d’un débat public qui transforme trop souvent le nom de Kamel Daoud en cible réflexe, au point d’occulter les responsabilités les plus évidentes.
La véritable question n’est pas de savoir si l’on apprécie ou non l’écrivain. La véritable question est de comprendre comment un grand hebdomadaire a pu juger pertinent de faire d’une artiste réelle l’incarnation involontaire d’un personnage imaginaire. C’est là que commence la responsabilité éditoriale. Et c’est aussi là que se trouve le véritable scandale.
Nadia B



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