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Marchandage électoral : une continuité historique que l’enregistrement confirme

  • il y a 17 heures
  • 3 min de lecture

Depuis la fuite d’un enregistrement attribué à un élu de l’APW de Constantine et à un prétendu militant du RND, l’opinion publique découvre, une fois de plus, un phénomène que beaucoup connaissent sans jamais l’entendre formulé avec une telle crudité. Dans cet échange où se mêlent insultes, marchandages et promesses de « places » sur des listes électorales, ce ne sont pas seulement les mots qui choquent, mais la désinvolture avec laquelle l’accès aux institutions est traité comme une transaction commerciale. Dix millions de dinars pour une candidature aux législatives, cinq pour les locales : des tarifs avancés comme s’il s’agissait d’un simple produit à écouler.


La diffusion de cet enregistrement, qu’il soit authentique ou manipulé, pose évidemment la question de sa légalité. Mais ce débat juridique ne doit pas occulter l’essentiel : ce qui y est décrit n’a rien d’exceptionnel. Il ne s’agit pas d’un accident, ni d’un dérapage isolé. Ce type de marchandage politique s’inscrit dans une longue histoire, presque aussi ancienne que l’État algérien lui‑même. Depuis l’indépendance, l’accès aux responsabilités publiques a souvent été conditionné par des réseaux, des loyautés, des allégeances et, trop souvent, par l’argent. Les pratiques révélées aujourd’hui ne sont que la version contemporaine d’un système qui, au fil des décennies, s’est enraciné dans les mécanismes de sélection politique.


Dès les premières années du pays, les nominations, les promotions et les candidatures ont été influencées par des équilibres internes, des rapports de force et des circuits opaques où la compétence pesait moins que l’appartenance ou l’influence. Avec le temps, ces logiques se sont transformées mais jamais réellement dissipées. Elles ont simplement changé de forme, se monnayant parfois ouvertement, se négociant dans l’ombre, se transmettant comme une culture politique parallèle. L’argent, devenu un acteur central de la vie publique dans les années 1990 et 2000, a fini par s’imposer comme un critère déterminant dans la construction des listes électorales, en particulier dans les partis proches du pouvoir.


Ce que révèle l’affaire dite « de Constantine », c’est la normalisation de ces pratiques. La banalité avec laquelle les protagonistes évoquent les montants, les noms et les arrangements laisse entendre que ce type de transaction n’a rien d’exceptionnel. Elle montre aussi que les mécanismes de contrôle censés garantir l’intégrité du processus électoral n’ont jamais réellement réussi à s’imposer. Ni l’ANIE, ni la justice, ni les partis concernés n’ont réagi de manière claire ou rapide. Le silence qui entoure ce scandale est presque plus révélateur que l’enregistrement lui‑même. Il traduit une forme d’habitude, comme si chacun savait que ces pratiques existent mais préférait ne pas les voir exposées publiquement.


Depuis des années, les discours officiels promettent une moralisation de la vie publique, une lutte contre l’argent sale et une transparence accrue. Pourtant, chaque nouvelle affaire rappelle que le fossé entre les déclarations et la réalité demeure immense. La corruption politique n’est pas un phénomène conjoncturel ; elle est structurelle. Elle s’est installée dans les rouages de l’État, dans les partis, dans les élections, au point de devenir un élément presque ordinaire du fonctionnement politique. Lorsque l’accès aux institutions dépend davantage de la capacité à payer que de la capacité à représenter, c’est la légitimité même de l’État qui vacille.


L’affaire dite « de Constantine », n’est donc pas seulement un scandale local. Elle est le symptôme d’un système ancien, profondément enraciné, qui traverse les générations politiques depuis 1962. Ce qui choque aujourd’hui n’est pas tant la révélation d’une pratique nouvelle, mais la confirmation d’une continuité. Une continuité que beaucoup espéraient voir disparaître, mais qui persiste, se réinvente et se perpétue.


Le retrait du communiqué de la wilaya et la suppression de certaines réactions sur les réseaux sociaux ajoutent une dernière couche d’opacité à une affaire qui en contenait déjà beaucoup. Comme si l’on tentait, une fois encore, de laisser retomber la poussière, de laisser le temps effacer les traces, de laisser l’oubli faire son œuvre. Mais tant que ces pratiques ne seront pas affrontées frontalement, tant que les institutions ne réagiront pas avec fermeté, tant que la transparence ne deviendra pas une exigence réelle, les mêmes mécanismes continueront de se reproduire, comme ils le font depuis plus de soixante ans.


Yacine M


 
 
 
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