Un million de moutons et un État pris au piège de sa propre opération

L’affaire du « million de moutons » a pris une dimension politique inattendue dès le week‑end du 11 au 12 juillet 2026, lorsque la justice a ordonné l’arrestation de treize personnes et placé vingt‑huit autres sous contrôle judiciaire. Ce dossier, présenté au départ comme une opération logistique destinée à soulager les ménages avant l’Aïd El‑Adha, s’est transformé en scandale national mêlant irrégularités administratives, surfacturations et manquements sanitaires graves.
L’enquête révèle un dispositif d’importation construit sur des failles béantes. Sur plus d’un million de moutons introduits sur le territoire, près de 700 000 ont été attribués à quatre opérateurs privés, sans mise en concurrence ni justification transparente. Les écarts de prix, parfois extravagants, ont renforcé les soupçons : de 5,25 à 6 euros le kilo pour les cargaisons maritimes, jusqu’à 900 euros la tête pour les lots transportés par avion. À cela s’ajoutent des documents falsifiés, des abus de fonction et des soupçons de blanchiment d’argent qui ont poussé le Pôle pénal économique et financier à ouvrir une procédure d’envergure.
Le volet sanitaire a aggravé la crise. À Béjaïa, une inspectrice vétérinaire a signalé des symptômes de maladies contagieuses chez une partie du cheptel importé. Son alerte n’a pas empêché l’admission des animaux. Les conséquences ont été immédiates : 3 615 moutons morts, 10 727 abattus, des milliers placés sous séquestre. Ce signalement ignoré est devenu l’un des angles les plus sensibles de l’affaire, révélant une chaîne de décisions où la précipitation a pris le pas sur les normes sanitaires.
Les personnes interpellées sont des cadres d’ALVIAR, des opérateurs privés et des gestionnaires de points de vente, accusés de négligence, de falsification ou d’abus de fonction. Mais derrière ces responsabilités individuelles, c’est la mécanique institutionnelle qui vacille.
L’opération d’importation avait été présentée comme un geste social piloté par l’État. Politiquement, le dossier touche donc directement le président Abdelmadjid Tebboune, même si son nom n’apparaît dans aucun acte judiciaire. La présidence a adopté une posture de fermeté, laissant la justice agir et rappelant que la lutte contre la corruption reste un axe central du mandat. Mais la question demeure : comment une opération aussi massive, impliquant des entreprises publiques et des opérateurs sélectionnés sans concurrence, a‑t‑elle pu être validée sans contrôle au plus haut niveau ?
L’affaire du million de moutons dépasse le cadre judiciaire. Elle met en lumière les fragilités du pilotage administratif, les zones grises du pouvoir exécutif et la difficulté de maintenir un discours de moralisation de la vie publique face à des réseaux capables de détourner des dispositifs nationaux. Le scandale, né d’une opération censée apaiser les tensions sociales, révèle au contraire un État en prise avec ses propres contradictions, où la volonté politique se heurte à des circuits opaques et à des pratiques enracinées.
Yacine M



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