Après le drame de Mohammadia, Louisa Hanoune dénonce une « police des mœurs » qui s'acharne sur les victimes
- il y a 1 jour
- 3 min de lecture

Alors que dix enfants et leur éducatrice reposent depuis jeudi au cimetière de Sidi Rzine, des pages et des comptes se sont réjouis en ligne de la mort de ces pensionnaires de l'enfance assistée, coupables à leurs yeux d'être nés hors mariage. La secrétaire générale du Parti des travailleurs y voit la marque d'un « clergé » autoproclamé et alerte sur une dérive qui dépasse le fait divers.
Dix cercueils blancs, portés jeudi 16 juillet en fin de journée vers le cimetière de Sidi Rzine, à Baraki. Une seule famille avait pu faire le déplacement. Les neuf autres enfants inhumés ce jour-là n'en avaient pas, ou plus, et c'est précisément cette absence que certains ont choisi de retourner contre eux. Dans les heures qui ont suivi l'incendie du Centre d'accueil pour l'enfance assistée de Mohammadia, des publications se sont multipliées sur les réseaux sociaux pour se féliciter de la mort de ces enfants, présentés comme le « fruit du péché », nés de relations hors mariage. Des rescapés d'un système d'abandon, morts dans leur sommeil, jugés une seconde fois post mortem.
C'est ce déferlement qui a fait sortir Louisa Hanoune de la tonalité classique des condoléances. Ce samedi 18 juillet, devant une réunion des militants et adhérents de son parti au niveau de la wilaya, la secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT) a décrit « les contours d'une dérive dangereuse » portée par « des groupes qui s'érigent en clergé ou en police des mœurs et se comportent en tribunaux religieux sur les plateformes sociales ». Ces groupes, poursuit-elle, ne se sont pas contentés d'incitation et de sentences. « Ils sont allés jusqu'à se délecter du sort des victimes de l'incendie du centre de l'enfance assistée de Mohammadia, des enfants innocents, des nourrissons et leur éducatrice. »
Le mot « clergé » n'est pas choisi au hasard sous la plume d'une dirigeante formée à l'école du combat laïque des années 1980. Il désigne une autorité religieuse instituée, celle-là même que l'islam sunnite ne reconnaît pas. En l'employant, Hanoune renvoie ces justiciers numériques à une imposture doctrinale autant qu'à une faillite morale.
« Une tragédie de trop »
Les faits, eux, sont établis dans leurs grandes lignes. L'incendie s'est déclaré au petit matin du jeudi 16 juillet, en pleine canicule, dans cet établissement de l'est d'Alger placé sous la tutelle du ministère de la Solidarité nationale. Les équipes de la Protection civile sont intervenues à 3h32. Le bilan s'est fixé à onze morts, dix enfants et une éducatrice de 52 ans, ainsi que dix-neuf blessés, dont plusieurs grands brûlés évacués vers l'hôpital de Zéralda et le CHU Mustapha-Pacha. Selon les conclusions préliminaires de la police scientifique, le feu serait parti d'une étincelle électrique sur un climatiseur du premier étage, sollicité sans interruption par les fortes chaleurs. L'enquête se poursuit pour établir d'éventuelles responsabilités.
Le PT avait réagi dès jeudi, qualifiant le drame de « catastrophe de plus » et de « tragédie de trop », et exigeant que la lumière soit faite non seulement sur l'origine du feu mais sur les conditions d'hébergement, d'encadrement et de sécurité dans les établissements de l'enfance assistée. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) a formulé la même demande. La question de la tutelle de ces centres, ballottés entre le Croissant-Rouge algérien et le ministère de la Solidarité, était déjà posée depuis la controverse de Draria à l'automne 2025, quand de jeunes majeurs avaient été mis à la rue faute de dispositif de sortie.
Le procès permanent des « enfants de personne »
La haine qui s'est déversée en ligne ne surgit pas de nulle part. Elle prolonge, sous une forme paroxystique, le stigmate qui pèse en Algérie sur les enfants nés hors mariage, ceux que le langage administratif désigne pudiquement comme « enfance assistée » et que la rue appelle autrement. Privés de filiation paternelle, confiés à des pouponnières puis à des foyers, éligibles à la kafala mais rarement recueillis passé la petite enfance, ils grandissent dans des institutions dont le drame de Mohammadia vient de rappeler la vulnérabilité matérielle. Ce que la déclaration de Hanoune met en cause, c'est le passage d'un stigmate diffus à une entreprise organisée de condamnation publique, où des pages se donnent le droit de trier les morts entre victimes légitimes et victimes méritées.
Le phénomène n'est pas propre à ce drame. Depuis plusieurs mois, des comptes se réclamant de la défense de la morale traquent, dénoncent et livrent en pâture des anonymes comme des figures publiques, avec un répertoire qui va de la délation à l'appel au châtiment. Jusqu'ici, ces campagnes visaient des vivants.
Le parquet, qui a ouvert une enquête sur les causes de l'incendie, ne s'est pas exprimé à ce stade sur les publications célébrant la mort des enfants. Le code pénal algérien réprime pourtant l'outrage et la diffamation en ligne, des dispositions dont l'application, ces dernières années, a rarement épargné les voix critiques du pouvoir.
Khaled ROUABAH



Commentaires