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L’Algérie post‑1962 : quand l’idéologie fabrique l’oubli

  • il y a 27 minutes
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Dans un entretien accordé au site La Patrie News, la moudjahida Louisette Ighilahriz, figure majeure du combat nationaliste dans l’Algérois, revient avec une lucidité intacte sur son engagement dans la lutte armée contre la colonisation française. Elle évoque surtout un sujet longtemps étouffé : le viol de nombreuses femmes algériennes par l’armée coloniale, un crime qu’elle fut l’une des premières à révéler publiquement en 2000 dans une enquête menée par la journaliste Florence Beaugé pour Le Monde. Aujourd’hui nonagénaire, affaiblie mais déterminée, elle continue de témoigner pour transmettre aux nouvelles générations un message de vérité et de dignité.


Son témoignage, pourtant essentiel, a suscité autant d’admiration que de haine. Sur les réseaux sociaux, une partie de la jeunesse algérienne, souvent issue de l’École Fondamentale, s’est livrée à une campagne d’insultes d’une violence inouïe. On l’a traitée de « francophile » parce qu’elle s’exprime en français, on lui a reproché de ne pas porter le voile, et certains sont même allés jusqu’à lui dénier la qualité de moudjahida. Ce phénomène n’est pas isolé : quelques mois plus tôt, Djamila Bouhired, autre grande figure du combat libérateur, avait subi les mêmes attaques. Son patriotisme était remis en question simplement parce qu’elle ne correspond pas au modèle de femme que certains courants obscurantistes veulent imposer. Dans cette vision dévoyée, une femme ne peut être moudjahida que si elle porte le voile et prétend avoir combattu « pour Dieu » plutôt que pour la libération nationale.


Cette dérive idéologique ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une trajectoire politique précise, marquée par deux ruptures fondatrices. Le premier coup d’État, qui a confisqué l’indépendance au profit d’un groupe déterminé à imposer une lecture centralisée et monolithique de l’histoire nationale, a inauguré une politique mémorielle sélective : glorification d’un récit unique, effacement de la diversité des trajectoires révolutionnaires, marginalisation du rôle des femmes. Le coup d’État de 1965 a ensuite consolidé cette orientation en imposant une vision identitaire fondée sur l’arabité exclusive et une islamisation progressive du discours politique, au détriment du pluralisme culturel, linguistique et historique de l’Algérie. Cette idéologie a façonné durablement les institutions, les médias et surtout l’école.


L’École Fondamentale, mise en place dans les décennies suivantes, est devenue l’un des principaux vecteurs de cette construction idéologique. Elle a appauvri l’enseignement de l’histoire, effacé la complexité de la lutte de libération, réduit le rôle des femmes à des figures secondaires ou invisibles, et diffusé une vision rigide, religieuse et patriarcale de la société. Privée d’esprit critique, une partie de la jeunesse se retrouve aujourd’hui perméable à des discours misogynes, obscurantistes et violents. D’où ces attaques contre des héroïnes nationales comme Ighilahriz ou Bouhired.


Cette dérive est dangereuse à double titre : elle révèle une méconnaissance profonde de l’histoire du pays et alimente une adhésion croissante à un imaginaire transnational du « djihad », étranger aux valeurs du mouvement national. Ignorants de leur propre histoire, nourris d’un dogmatisme rigide, certains jeunes rejettent le débat, la contradiction et même la simple différence. Cette dynamique menace la cohésion du pays et l’héritage même de celles et ceux qui ont combattu pour sa liberté.


Face à cela, un effort de refondation de l’école est indispensable pour reconstruire un rapport sain à l’histoire, à la citoyenneté et à la diversité algérienne. Parallèlement, une communication claire et une application rigoureuse de la loi sont nécessaires pour contrer la banalisation de la haine. Sans une réaction ferme et lucide, l’Algérie risque de perdre ses repères et de trahir l’héritage de ses véritables moudjahidate et moudjahidine.


Essaïd Wakli

 
 
 
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