L’ombre des réseaux et la bataille diplomatique autour d’Ayoub Aïssiou
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Dernière mise à jour : il y a 15 heures

L’affaire Ayoub Aïssiou, ancien propriétaire de la chaîne privée El Djazairia One, s’est imposée comme l’un des dossiers politico‑judiciaires les plus sensibles de l’été 2026, au croisement des enjeux de lutte anticorruption en Algérie, des tensions régionales et des rivalités d’influence entre Paris, Madrid et Alger. Arrêté le 25 juillet à l’aéroport de Barcelone-El Prat, à son arrivée d’un vol en provenance de Casablanca, il voyageait selon plusieurs sources avec un passeport libérien acquis pour 100 000 euros, un document dont l’authenticité fait encore débat. Son interpellation répond à un mandat d’arrêt international émis par la justice algérienne, qui le poursuit pour corruption, blanchiment d’argent, faux et usage de faux, transferts illicites de capitaux et utilisation présumée de procurations notariales falsifiées pour administrer des biens immobiliers et déplacer des fonds à l’étranger.
Installé en France depuis 2019 sous le statut de demandeur d’asile, Aïssiou avait été informé par les services de police français que sa sécurité ne pouvait plus être garantie sur le territoire national, ce qui l’a conduit à rejoindre sa famille en Catalogne. L’Algérie avait transmis le 3 juin 2026 une demande officielle d’extradition fondée sur un mandat d’arrêt délivré le 9 avril par un juge d’instruction du pôle économique et financier du tribunal d’Alger. Le gouvernement espagnol a validé la poursuite de la procédure le 29 juin, saisissant l’Audiencia Nacional, seule juridiction compétente pour statuer sur l’extradition. Une première décision est attendue dans un délai maximal de quarante jours, conformément au droit espagnol.
En Algérie, Aïssiou a été condamné par contumace à vingt ans de prison en décembre 2025, peine confirmée par la Cour d’Alger le 15 mars 2026. Son épouse, Yasmine Ould Zemirli, cinq de ses frères et son beau-père, l’ancien sénateur Bachir Ould Zemirli, ont également été condamnés dans le cadre du même dossier, qui implique notamment la société immobilière Clic Promotion. L’homme d’affaires n’a jamais comparu devant la justice algérienne, ce qui nourrit les arguments de sa défense, qui dénonce une procédure politique et invoque le principe de non‑refoulement.
L’affaire a pris une dimension politique avec la publication d’une lettre ouverte adressée à Emmanuel Macron et Pedro Sanchez par un collectif d’intellectuels français, à l’initiative du philosophe Daniel Salvatore Schiffer, accompagné de Marek Halter et Hassen Chalghoumi. Parmi les signataires figurent Bernard Kouchner, Pascal Bruckner, Arno Klarsfeld, Boualem Sansal, Éric Naulleau ou encore Céline Pina. Le texte présente Aïssiou comme un « réfugié kabyle » menacé pour ses critiques du régime algérien via sa chaîne El Djazairia One, et appelle la France et l’Espagne à empêcher son extradition au nom des droits humains et de la liberté d’expression.
En Algérie, plusieurs médias dénoncent au contraire une opération de « sauvetage politique » menée par des réseaux d’influence pro‑israéliens ou proches du Makhzen, accusés de vouloir soustraire un homme lourdement condamné dans des affaires de corruption liées à la période de la « Issaba ». Ces journaux rappellent qu’Aïssiou aurait tissé, depuis sa fuite en France en 2019, une toile d’influences entre Paris, Genève et Rabat, et qu’il entretenait depuis 2014 des liens étroits avec le Maroc. Pour Alger, l’appel des intellectuels s’inscrit dans une stratégie visant à politiser un dossier judiciaire afin de fragiliser la campagne anticorruption engagée depuis 2019 et de discréditer les institutions algériennes à l’étranger.
La dimension géopolitique du dossier est également présente. L’Espagne, qui importe près de 30 % de son gaz d’Algérie, se trouve dans une position délicate, prise entre ses engagements européens en matière de droits humains, ses relations avec le Maroc et la nécessité de préserver un partenariat énergétique stratégique avec Alger. La France, elle, observe le dossier avec prudence, consciente que toute prise de position pourrait être interprétée comme une ingérence dans un dossier judiciaire ou comme un signal diplomatique dans un contexte régional tendu.
La décision de l’Audiencia Nacional, attendue pour la seconde quinzaine de septembre, pourrait avoir des répercussions sensibles. Si l’extradition est validée, elle renforcerait la coopération judiciaire entre Alger et Madrid et conforterait la stratégie algérienne de poursuite des acteurs de la « Issaba » à l’étranger. Si elle est refusée, elle ouvrirait une crise diplomatique et donnerait du crédit à la thèse d’une instrumentalisation politique du dossier, au risque d’alimenter les tensions entre l’Algérie, la France et l’Espagne.
Chronologiquement, l’affaire s’est construite en plusieurs étapes. En 2014, Aïssiou commence à développer des liens d’affaires au Maroc. En 2019, il quitte l’Algérie après l’ouverture de plusieurs enquêtes liées à la période de la « Issaba » et s’installe en France comme demandeur d’asile. En décembre 2025, il est condamné par contumace à vingt ans de prison par le tribunal d’Alger. Le 15 mars 2026, la Cour d’Alger confirme la peine. Le 9 avril, un mandat d’arrêt international est émis. Le 3 juin, l’Algérie transmet officiellement sa demande d’extradition à Madrid. Le 29 juin, le gouvernement espagnol valide la procédure et saisit l’Audiencia Nacional. Le 25 juillet, Aïssiou est arrêté à Barcelone. Le 28 juillet, la lettre ouverte des intellectuels français est publiée, donnant au dossier une visibilité internationale. Depuis, la justice espagnole examine les éléments fournis par Alger et les arguments de la défense, dans l’attente d’une décision qui pourrait redessiner une partie des équilibres diplomatiques entre les trois capitales.
Nadia B



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