Le ministre espagnol des Affaires étrangères à Alger : l’immigration au cœur d’une visite inédite
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José Manuel Albares pose le pied à Alger pour la première fois. La visite, attendue depuis des mois par les deux chancelleries, intervient à un moment où les statistiques d’arrivées aux Baléares viennent de franchir un nouveau seuil.
De janvier au 15 mars, 1 153 harragas ont débarqué sur l’archipel, soit 33 % de plus qu’à la même période en 2025. Le Sahara occidental, longtemps épine dans les relations bilatérales, a cédé sa place dans l’agenda des tensions. L’immigration l’a supplantée.
Le chiffre global est plus parlant encore.
Depuis le début de l’année, 2 622 migrants partis des côtes algériennes ont rejoint la péninsule ibérique. Ce flux, qui emprunte la route dite de la Méditerranée occidentale, est devenu le prisme à travers lequel Madrid observe désormais ses relations avec Alger.
La normalisation diplomatique amorcée depuis 2022, après deux années de gel consécutif à la reconnaissance espagnole du plan d’autonomie marocain pour le Sahara, n’a pas suffi à endiguer la pression migratoire.
Un dossier sensible pour les deux capitales
La visite d’Albares s’inscrit dans un cadre bilatéral reconfiguré. Le Maroc était au cœur de la crise de 2021-2022 ; l’Algérie est au cœur de la crise de 2025-2026. La route algérienne vers les Baléares, plus courte et moins surveillée que les traversées depuis les côtes marocaines ou libyennes, attire un profil de migrants différent : souvent algériens eux-mêmes, jeunes, issus des grandes villes de l’intérieur, sans statut de réfugié revendiqué. Ce détail complique les négociations, car il ferme en grande partie la voie de la protection internationale au profit de la seule voie de la réadmission.
Or, la coopération en matière de retours forcés est précisément le nœud du problème. Alger accepte depuis longtemps les charters de reconduites à la frontière pour ses ressortissants, mais applique ses propres temporalités, ses propres conditions, et n’entend pas soumettre cette question à des calendriers fixés à Madrid. Le ministre espagnol arrive donc avec des attentes que son homologue algérien, Ahmed Attaf, n’a aucune raison de satisfaire sous la pression de l’agenda électoral européen.
L’archipel des Baléares, laboratoire d’une tension structurelle
Les Baléares concentrent une part croissante de la pression migratoire en raison de leur proximité géographique avec les côtes algériennes, notamment celles de la région d’Oran. La traversée, qui peut s’effectuer en moins de vingt heures par mer calme, attire des embarcations de fortune dont le profil a évolué ces dernières années : les pneumatiques cèdent la place à des barques à moteur plus résistantes, signe d’une filière mieux organisée.
La progression de 33 % enregistrée sur les deux premiers mois et demi de 2026 représente un rythme annualisé qui, s’il se maintenait, porterait le total annuel à des niveaux sans précédent pour l’archipel. Les autorités régionales baléares, qui ne disposent que de capacités d’accueil limitées, ont réclamé à plusieurs reprises une intervention plus ferme du gouvernement central à Madrid.
Ce qu’Alger peut céder, et ce qu’elle ne cédera pas
La diplomatie algérienne aborde ce type de rendez-vous bilatéral avec une constante : elle accepte de coopérer sur la forme, rarement sur le fond. Les accords de réadmission existent, leur mise en œuvre reste sélective. Alger considère que le phénomène migratoire est d’abord le produit de politiques économiques internes à l’Europe, et que c’est à l’Union européenne de financer les conditions d’un développement susceptible de réduire les départs, plutôt qu’à l’Algérie de jouer le rôle de gendarme frontalier sous-traité.
Ce positionnement, exprimé avec constance depuis des années, place le ministre espagnol dans une posture délicate. Il ne peut revenir à Madrid sans un engagement algérien visible sur le dossier migratoire, sous peine de fragiliser son propre camp. Il ne peut exiger d’Alger ce qu’Alger considère comme une atteinte à sa souveraineté.
La prochaine étape pourrait être un mécanisme de dialogue conjoint sur les flux migratoires, selon le modèle de commissions bilatérales existant entre l’Algérie et l’Italie. Une manière de parler sans s’engager, et d’annoncer sans décider.
Amine B