L’affaire Temmar, miroir d’une Algérie où la corruption persiste malgré les promesses de rupture
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L’affaire Abdelhamid Temmar, ancien ministre des Participations et de la Promotion de l’Investissement, aujourd’hui âgé de 87 ans et en fuite à l’étranger, s’ajoute à la longue liste des scandales qui ont éclaté depuis la fin de l’ère Bouteflika. Condamné à plusieurs reprises par contumace pour corruption, dilapidation de biens publics et octroi d’indus avantages, Temmar incarne malgré lui un phénomène plus profond : la persistance d’un système où l’impunité, les réseaux d’intérêts et l’opacité économique continuent de structurer la vie publique algérienne.
Les accusations qui le visent ne relèvent pas de simples irrégularités administratives. Elles touchent au cœur de la politique de privatisation menée dans les années 2000, période durant laquelle des pans entiers du secteur public ont été cédés dans des conditions opaques, souvent au détriment de l’État.
La privatisation controversée des Moulins de Tiaret, cédés pour un dinar symbolique à un opérateur privé, reste l’un des exemples les plus frappants. Sous‑évaluation manifeste, procédures contournées, avantages indus : autant d’éléments qui illustrent un mode de gestion où l’intérêt général semblait relégué au second plan.
Les condamnations prononcées contre Temmar — 10 ans, puis 20 ans de prison ferme selon les affaires — ont toutes été rendues en son absence. Cette situation, loin d’être exceptionnelle, met en lumière une difficulté récurrente de la justice algérienne : l’incapacité à appréhender certains hauts responsables ayant quitté le territoire avant l’ouverture des enquêtes. Les procès permettent d’exposer publiquement les mécanismes de corruption, mais laissent souvent un goût d’inachevé. L’absence de l’accusé empêche tout débat contradictoire et nourrit l’idée que les véritables décideurs échappent encore à la reddition des comptes.
Depuis 2019, les autorités ont multiplié les procès visant d’anciens ministres, Premiers ministres, oligarques et hauts fonctionnaires. Cette dynamique a été présentée comme une rupture avec les pratiques du passé. Pourtant, de nombreux observateurs soulignent que la lutte anticorruption reste marquée par une sélectivité politique, une absence de réforme structurelle et une opacité persistante dans l’attribution des marchés publics. Les procès spectaculaires ne suffisent pas à transformer un système profondément enraciné.
Cette impression est renforcée par les classements internationaux. Selon Transparency International, l’Algérie se situe entre la 109ᵉ et la 116ᵉ place sur 180 pays depuis l’arrivée de Tebboune au pouvoir, un rang qui la place parmi les États où la corruption est perçue comme élevée. En 2021, le pays a même atteint un record négatif avec une 117ᵉ place, avant de remonter légèrement les années suivantes.
Autrement dit, malgré les annonces officielles, la perception de la corruption n’a pas significativement reculé.
Le gouvernement met pourtant en avant des résultats, notamment la récupération d’environ 30 milliards de dollars d’avoirs détournés à l’étranger, selon les déclarations du président Tebboune. Ces chiffres, largement relayés, visent à illustrer la volonté de l’État de tourner la page des dérives de l’ère Bouteflika.
Mais ces annonces ne suffisent pas à dissiper les doutes, d’autant que de nouveaux scandales éclatent régulièrement dans ce que les autorités appellent elles‑mêmes « l’Algérie nouvelle ».
Car la corruption continue de gangrener la société algérienne. Elle touche les administrations locales, les entreprises publiques, les secteurs stratégiques comme l’énergie ou les infrastructures, mais aussi les services du quotidien où les citoyens se heurtent à des pratiques informelles devenues presque banales. Cette réalité nourrit un profond sentiment de défiance envers les institutions. Pour beaucoup, les affaires comme celle de Temmar ne sont que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste.
L’affaire Temmar rappelle que la corruption en Algérie n’est pas seulement le fait d’individus, mais le produit d’un système politique et économique qui a longtemps fonctionné sur la base de privilèges, de clientélisme et de réseaux d’influence. Tant que ce système ne sera pas profondément réformé, les scandales continueront d’éclater, les responsables de fuir, et les citoyens de perdre confiance.
L’enjeu dépasse largement le cas d’un ancien ministre : il touche à la crédibilité même de l’État et à l’avenir d’un pays qui aspire à tourner la page, sans encore parvenir à rompre avec ses vieux démons.
Yacine M