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Macron rouvre le canal algérien par la porte du 8 mai

  • il y a 6 heures
  • 3 min de lecture

L'ambassadeur de France en Algérie reprend ses fonctions ce vendredi, treize mois après son rappel à Paris. Il accompagne Alice Rufo, ministre déléguée auprès de Catherine Vautrin, dépêchée par Emmanuel Macron à Sétif pour les commémorations du 8 mai 1945. Deux gestes en un jour, dans un dossier qui n'avance plus depuis l'été 2024.  


Treize mois et trois semaines après avoir quitté Alger sans certitude d'y revenir, Stéphane Romatet a foulé de nouveau le sol algérien ce vendredi matin, et le calendrier choisi pour son retour ne doit rien au hasard. Quatre-vingt-un ans jour pour jour après les massacres perpétrés par l'armée française à Sétif, Guelma et Kherrata, l'ambassadeur de France reprend ses fonctions au moment précis où une ministre du gouvernement Lecornu dépose une gerbe sur les lieux mêmes de la répression. La double symbolique a été pesée à Paris, et l'Élysée en a livré la formulation officielle dans un communiqué publié dans la matinée.  


On y lit qu'Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, se rend en Algérie “à la demande du président de la République” pour commémorer les “événements tragiques du 8 mai 1945”. La présidence évoque “des milliers de victimes” dans les villes de l'Est algérien et dit vouloir “restaurer un dialogue efficace” avec Alger, “avec honnêteté, dans le respect de toutes les mémoires qui y sont liées”. Le mot “massacre” n'y apparaît pas, et le terme retenu, “événements tragiques”, prolonge une formulation déjà éprouvée.  


En 2017, Macron avait parlé de “crime contre l'humanité” à propos de la colonisation, sans franchir le pas pour 1945, et le décalage avec la lecture algérienne reste entier puisque Tebboune, depuis le décret qui a instauré en 2020 la Journée nationale de la Mémoire, parle quant à lui de “crimes commis contre l'humanité” et de “purification ethnique”.  


C'est dans cet espace verbal qu'Alice Rufo a été envoyée. Diplomate de formation, ancienne élève de l'École normale supérieure et de l'ENA, elle a passé dix ans à l'Élysée comme conseillère de la cellule diplomatique avant de prendre, en novembre 2022, la direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées. Sa nomination comme ministre déléguée, le 12 octobre 2025 dans le second gouvernement Lecornu, l'a placée sur le terrain européen et stratégique, et sa première carte diplomatique d'envergure aura été l'Algérie. Sur le portefeuille des Armées, sur la mémoire d'une répression menée par cette armée-là.  


Cette mémoire, Romatet la connaît mieux que beaucoup, car son rappel à Paris, en avril 2025, est lié au même sujet. L'ambassadeur avait quitté Alger après la diffusion sur France 2 d'un numéro de Complément d'enquête consacré aux relations franco-algériennes, dans lequel il revenait sur le tournant diplomatique de juillet 2024 et le ralliement de Paris au plan d'autonomie marocain pour le Sahara Occidental. Alger avait dénoncé un “tissu de contre-vérités” et qualifié l'émission de “véritable agression” contre l'État algérien, et la séquence avait été précédée par l'affaire Amir Boukhors, dit Amir DZ, ce youtubeur algérien dont l'extradition vers la France avait été refusée, puis suivie par l'expulsion croisée de douze diplomates de chaque côté de la Méditerranée. Le canal s'était figé pour dix mois.  


Il a fallu Laurent Nuñez pour le rouvrir, et la visite du ministre français de l'Intérieur à Alger, les 16 et 17 février derniers, a permis ce que dix-huit mois de chancelleries n'avaient pas obtenu. Selon les informations publiées à l'époque par Jeune Afrique, c'est Tebboune lui-même qui aurait signifié à Nuñez que Romatet était de nouveau le bienvenu, mais la date du retour, elle, est restée en suspens jusqu'à cette semaine. Le 8 mai a tranché la question, et il l'a tranchée en rupture avec l'année précédente. En mai 2025, pour le quatre-vingtième anniversaire des massacres, Macron était resté à Paris, déléguant la représentation française à des parlementaires et se contentant d'un discours en France évoquant “le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes”. Cette année, une ministre se déplace, un ambassadeur reprend du service le même jour, et le contraste avec la séquence de l'an dernier saute aux yeux.  


Une phrase du communiqué élyséen porte d'ailleurs la trace explicite de l'arrière-pensée. Romatet reprend ses fonctions “avec une attention prioritaire au retour en France” de Christophe Gleizes, ce journaliste sportif français, collaborateur de So Foot et Society, qui purge à la prison de Koléa, à Alger,  une peine de sept ans de prison ferme pour “apologie du terrorisme”, confirmée en appel le 3 décembre 2025.  


Son pourvoi en cassation, déposé le 14 décembre par ses avocats Bakouri Amirouche et Emmanuel Daoud, attend toujours d'être examiné par la Cour suprême, et il s'agit, selon Reporters sans frontières, de la condamnation la plus lourde frappant un journaliste français depuis dix ans.  


Amine B.  

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