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Oran : le Centre Pierre-Claverie remet Saint Augustin au cœur de la mémoire algérienne

  • il y a 14 heures
  • 3 min de lecture

Le Centre Pierre-Claverie d’Oran s’apprête à accueillir, le 11 avril prochain, une rencontre-dédicace autour de l’essai « Saint-Augustin, un Nord-Africain universel » d’Abdenasser Smaïl, publié chez Nouba Éditions. L’événement, qui pourrait sembler purement littéraire, prend en réalité une dimension bien plus large : il rouvre un débat longtemps étouffé sur la place de l’Antiquité tardive dans l’histoire algérienne, sur l’identité multiple du pays et sur l’héritage d’un penseur dont l’influence dépasse largement les frontières de l’Algérie contemporaine.


Dans son ouvrage, Abdenasser Smaïl entreprend de restituer à Augustin d’Hippone ce que l’histoire officielle lui a retiré : son enracinement africain. Né à Thagaste, l’actuelle Souk Ahras, et évêque d’Hippone, aujourd’hui Annaba, Augustin n’est pas seulement l’un des plus grands théologiens du christianisme latin ; il est aussi un produit de la culture nord-africaine, un Numide romanisé, un intellectuel façonné par les réalités sociales, linguistiques et spirituelles de l’Afrique du Nord du IVᵉ siècle. L’essai rappelle avec force que l’Afrique n’a pas été une périphérie du monde chrétien, mais l’un de ses foyers les plus féconds, aux côtés de Carthage, d’Alexandrie et de Rome.


Cette évidence, pourtant largement reconnue dans les milieux académiques internationaux, demeure presque invisible dans l’historiographie algérienne. Depuis l’indépendance, le récit national s’est construit autour d’un triptyque identitaire — amazighité, arabité, islamité — qui a laissé peu de place à l’héritage chrétien et à la période romaine tardive. Augustin, figure universelle, s’est ainsi retrouvé relégué dans un angle mort, victime d’un double malentendu : d’un côté, la récupération coloniale de l’Antiquité, qui a rendu suspecte toute réappropriation postérieure ; de l’autre, la volonté politique de privilégier une continuité historique centrée sur l’islam médiéval et moderne. Le résultat est un blackout presque total dans les manuels scolaires, où le nom d’Augustin apparaît rarement, voire jamais, alors même que ses œuvres sont étudiées dans le monde entier.


À l’étranger, la situation est tout autre. Augustin est une référence incontournable en philosophie, en théologie, en littérature et même en sciences politiques. Ses Confessions sont l’un des premiers grands textes autobiographiques de l’histoire occidentale ; La Cité de Dieu a façonné la pensée politique médiévale et moderne ; ses réflexions sur le temps, la mémoire, le désir et la liberté continuent d’alimenter les débats contemporains. Des universités américaines aux séminaires africains, des colloques européens aux centres de recherche latino-américains, Augustin est omniprésent. Son œuvre irrigue la culture mondiale, tandis que son pays natal peine encore à reconnaître l’un de ses plus illustres enfants.


C’est dans ce contexte que la rencontre organisée par le Centre Pierre-Claverie prend tout son sens. Lieu de dialogue, de culture et d’ouverture, le centre offre une tribune à un auteur qui ose poser les questions que beaucoup évitent : pourquoi l’Algérie peine-t-elle à assumer la pluralité de son histoire ? Comment réintégrer dans le récit national des figures qui ne correspondent pas aux cadres idéologiques dominants ? Et surtout, que signifie aujourd’hui revendiquer Augustin comme un penseur africain, numide, algérien avant l’heure ?


L’événement intervient également à un moment où la visite du pape François en Algérie est officiellement confirmée. Cette venue historique donnera une portée symbolique considérable à la redécouverte de l’héritage augustinien. Elle mettra en lumière un patrimoine religieux exceptionnel — de Tipasa à Timgad, de Djemila à Hippone — et contribuera à réhabiliter la dimension universelle de l’histoire algérienne. Dans ce contexte, Augustin, figure de pont entre les cultures, pourrait enfin apparaître comme un symbole de dialogue et de continuité historique, plutôt qu’un sujet de controverse ou d’effacement.


L’essai d’Abdenasser Smaïl arrive donc à un moment charnière. Il ne se contente pas de raconter la vie d’un saint ; il interroge la mémoire collective, les choix politiques, les silences institutionnels. Il rappelle que l’Algérie n’est pas née en 1830 ni en 1962, mais qu’elle est l’héritière d’une mosaïque de civilisations dont chacune a laissé une empreinte durable. En redonnant à Augustin sa place, l’auteur invite le pays à regarder son passé sans crainte, à reconnaître la richesse de ses strates historiques et à renouer avec une part de lui-même trop longtemps mise à l’écart.


Le 11 avril, au Centre Pierre-Claverie, il ne s’agira donc pas seulement d’une séance de dédicaces. Il s’agira d’un acte de mémoire, d’un geste de réappropriation, peut-être même d’un début de réconciliation entre l’Algérie et l’un de ses plus grands penseurs. Une manière de rappeler que l’universel commence souvent par un retour aux racines.


Yacine M

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