Sept ans de dents de scie : pourquoi l’Algérie retombe à la 145ᵉ place
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Le classement 2026 de Reporters sans frontières publié ce jeudi place l'Algérie au 145ᵉ rang mondial sur 180. Depuis l'investiture d'Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, le pays oscille entre la 126ᵉ et la 146ᵉ position. Chaque progression a été suivie d'une rechute plus ample. La Tunisie suit, à un rythme décalé, la même courbe en dents de scie.
Christophe Gleizes purge sa peine à Tizi Ouzou. Sept années de prison ferme prononcées le 29 juin 2025 par le tribunal de la ville, confirmées en appel le 3 décembre dernier. Le journaliste sportif français, collaborateur de So Foot et Society, était venu, en mai 2024, faire un reportage sur la Jeunesse Sportive de Kabylie. Treize mois sous contrôle judiciaire avant le procès, puis le verdict. “Apologie du terrorisme” et “possession de publications dans un but de propagande nuisant à l'intérêt national” . La condamnation la plus lourde frappant un journaliste français depuis dix ans, selon Reporters sans frontières (RSF).
C'est dans ce climat que l'organisation a publié, ce jeudi 1ᵉʳ mai, son Classement mondial de la liberté de la presse. L'Algérie y figure au 145ᵉ rang sur 180, dans la catégorie “difficile”, au seuil de la zone “très grave”. Pour Alger, RSF documente des “détentions, censure et harcèlement en ligne” visant les médias indépendants.
Sur la dernière année, le recul atteint dix-neuf places. L'un des trois plus marqués de la zone Maghreb-Moyen-Orient sur l'exercice, derrière l'Arabie saoudite (- 14) et le Bahreïn (- 13). Mais la lecture annuelle aplatit l'essentiel. Sur sept éditions, depuis l'investiture d'Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, la trajectoire algérienne dessine une courbe en dents de scie. 146ᵉ en 2020, premier classement post-investiture. 146ᵉ encore en 2021. Remontée à 134ᵉ en 2022. Redescente à 136ᵉ en 2023, puis à 139ᵉ en 2024. Bond à 126ᵉ en 2025, la plus forte progression régionale enregistrée alors. Et chute à 145ᵉ aujourd'hui. Une place de mieux qu'au point de départ…en sept ans.
Le cadre juridique pèse lourd dans le score. Deux textes reviennent. La réforme du code pénal de 2020, qui criminalise par ses articles 196 bis et suivants la diffusion de “fausses nouvelles” et de “discours haineux” portant atteinte à “la sûreté de l'État et à l'unité nationale”. Trois ans de prison maximum. Et le code de l'information de 2023, qui interdit aux rédactions algériennes tout financement étranger direct ou indirect, sous peine d'amende substantielle. Les procédures engagées sur ce fondement ne ménagent aucun statut. L'affaire Gleizes en est la traduction la plus retentissante. D'autres dossiers, moins médiatisés, suivent le même schéma.
La pression ne s'arrête pas aux rédactions. L'Algérie figure dans les rapports successifs de Human Rights Watch et d'Amnesty International au titre des États où l'espace civique se rétracte. La dissolution de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH), prononcée par la justice en juin 2022 et confirmée en cassation, reste l'épisode fondateur. La fermeture de SOS Disparus en a été le prolongement direct. Une décision administrative datée du 12 mars 2026, prise par le ministère de l'Intérieur, a ordonné la mise sous scellés des locaux situés 21 rue Mustapha Ben Boulaïd, dans le centre d'Alger. L'opération, exécutée le 16 mars vers 13 h 30, a mobilisé une cinquantaine de policiers en uniforme. Motif officiel : l'absence d'enregistrement de l'association, en application de la loi 12-06 sur les associations.
Slimane Hamitouche, coordinateur de SOS Disparus, a été arrêté le 8 avril 2026 lors d'un rassemblement hebdomadaire des familles de disparus. Condamné le lendemain à six mois de prison ferme par le tribunal de Sidi M'hamed pour “attroupement non armé”. Sa présidente, Nassera Dutour, citoyenne algérienne, avait été refoulée à l'aéroport d'Alger le 30 juillet 2025, en violation de l'article 49 de la Constitution garantissant à tout citoyen le droit d'entrer sur le territoire national. La Cour administrative d'appel d'Alger a rejeté son recours en janvier 2026.
Tunis suit le même chemin, à un rythme décalé. De la 94ᵉ position en 2021, point haut post-révolution, la Tunisie est descendue à la 137ᵉ aujourd'hui. Quarante-trois places perdues en cinq éditions. Le décrochage est plus prononcé qu'à Alger sur la même période, parce que le point de départ tunisien était plus élevé. Le décret-loi 54 sur la cybercriminalité, adopté le 13 septembre 2022, joue un rôle comparable au dispositif algérien. Son article 24, formulation vague à dessein, permet de poursuivre toute publication en ligne susceptible de porter atteinte à la sécurité nationale ou aux droits d'autrui. Cinq ans de prison maximum. Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a recensé, sur la seule année 2024, plus de dix journalistes poursuivis sur cette base. Sonia Dahmani, avocate et chroniqueuse, condamnée à deux ans de prison le 24 octobre 2024 pour ses propos sur l'état du pays. Mourad Zeghdidi, en détention préventive depuis mai 2024. Chada Haj Mbarek, derrière les barreaux depuis juillet 2023.
Une commission parlementaire tunisienne examine, depuis juillet 2025, une révision du décret 54. Le projet est resté dans les tiroirs du bureau du Parlement. Près d'un an, sans justification publiée. Le SNJT parle d'un texte devenu « instrument de répression et de bâillonnement ».
Le Maroc, lui, fait exception. Le royaume gagne quinze places dans le millésime 2026, à la 105ᵉ position. RSF y pointe l'absence de nouvelle incarcération de journaliste sur l'exercice. Les pressions judiciaires et financières sur les rédactions n'ont pas disparu pour autant. Mais aucun confrère marocain ne dort en prison cette année. Cela compte, dans la note finale.
Sur l'ensemble de la zone Maghreb-Moyen-Orient, dix-huit pays sur dix-neuf sont désormais classés difficile” ou “très grave”. Onze dans la seconde catégorie, sept dans la première. L’Algérie et la Tunisie figurent côte à côte dans la première.
À Tizi Ouzou, Christophe Gleizes entamera, en mai prochain, son vingt-troisième mois de détention. L'édition 2027 du classement RSF sera publiée à la même date.
Amine B.



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