“Un acquis mémoriel et historique” : Hosni Kitouni salue la loi criminalisant la colonisation
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“Quand les choses avancent dans le bon sens, il faut les encourager”. C'est par ces mots que l'historien Hosni Kitouni a choisi de conclure sa tribune sur la loi criminalisant la colonisation, adoptée lundi par l'Assemblée nationale algérienne. De la part d'un chercheur qui n'a jamais ménagé ni le pouvoir algérien ni l'historiographie française, le propos a le poids d'un verdict.
Kitouni n'est pas un commentateur de circonstance. Né à Constantine, fils d'un résistant tué par l'armée coloniale française, il a consacré l'essentiel de son œuvre à documenter ce que la colonisation de peuplement a réellement produit : dépossessions massives, destructions culturelles, violences systémiques que les manuels scolaires français continuent d'édulcorer. Chercheur associé à l'université d'Exeter de 2018 à 2021, auteur notamment du Désordre colonial (2018) et d'Histoire, mémoire et colonisation (2024), il est l'une des voix les plus exigeantes du champ historiographique algérien. C'est dire que son approbation du texte adopté ne doit rien à la complaisance.
Pour lui, les craintes exprimées lors des premières lectures n'ont pas résisté à l'examen. “L'adoption du texte modifié n'a pas fondamentalement changé le premier texte, elle l'a au contraire amélioré pour lui donner une portée mémorielle et juridique plus conforme à la norme et aux principes”, écrit-il. L'article exigeant des excuses officielles de la France, qui avait cristallisé les critiques les plus vives, est ainsi écarté sans regret. “Il était incohérent et inapplicable, il ne constituait pas le cœur de la loi”, tranche l'historien.
Ce cœur tient en deux principes qu'il juge fondamentaux : la criminalisation de la colonisation et l'imprescriptibilité de ses crimes, une formulation empruntée à la grammaire juridique internationale forgée après la Seconde Guerre mondiale. Les définitions des crimes, jugées initialement trop redondantes et juridiquement confuses, ont été en grande partie clarifiées dans la version définitive.
La question des réparations économiques est délibérément laissée de côté. “L'Algérie depuis 1962, et à juste raison, n'a jamais demandé des réparations économiques”, rappelle Kitouni. Ce choix politique de longue date n'empêche pas de maintenir ouverts les dossiers les plus sensibles. Les essais nucléaires menés dans le Sahara entre 1960 et 1966, les archives encore partiellement inaccessibles, les biens culturels spoliés et les ossements de martyrs toujours détenus en France constituent autant de contentieux que la loi entend désormais encadrer dans un cadre légal contraignant.
L'historien replace enfin ce texte dans une dynamique continentale que les commentateurs européens ignorent trop souvent. L'Algérie devient le premier pays d'Afrique à adopter une telle législation, “dans le sillage des décisions de la conférence d'Accra de 2023”, précise-t-il. Une conférence qui avait appelé les États africains à engager des processus formels de reconnaissance face aux séquelles du fait colonial.
Il formule pourtant une exigence pour que cet acquis ne reste pas lettre morte. La loi, dit-il, doit être mise en œuvre “en redonnant la parole aux citoyens et aux historiens pour nourrir le débat culturel et historique sur la colonisation et ses conséquences désastreuses”. Un avertissement lucide, venant d'un homme qui sait mieux que quiconque ce que coûte, en Algérie comme en France, le silence imposé sur l'histoire.
Sophie K.



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