Nouvelle-Calédonie : le dossier des déportés algériens revient sur la table du ministère des Affaires étrangères
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Le dossier des Algériens déportés en Nouvelle‑Calédonie, longtemps enfoui dans les marges de la mémoire nationale, connaît un regain d’attention politique et diplomatique. Après des décennies d’oubli institutionnel, il revient aujourd’hui au premier plan, porté par une interpellation parlementaire, un intérêt public renouvelé et une prise de position officielle du ministère des Affaires étrangères. Ce retour inattendu met en lumière un pan entier de l’histoire coloniale, marqué par la violence, l’exil forcé et la rupture définitive avec la terre natale.
Le 7 mars dernier, le député de l’Assemblée populaire nationale Abdelouahab Yagoubi a adressé une question écrite au ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, pour attirer son attention sur la situation des descendants des Algériens déportés en Nouvelle‑Calédonie. Dans son courrier, il rappelle que ces hommes n’étaient ni des migrants ni des condamnés ordinaires, mais des déportés au sens strict du terme, envoyés de force à plus de 20 000 kilomètres de l’Algérie pour avoir résisté à l’ordre colonial. Il souligne que plus de 2 000 Algériens ont été arrachés à leurs familles et à leurs terres, et que leurs descendants, aujourd’hui estimés à plus de 15 000 personnes, demeurent largement en dehors du champ d’action consulaire algérien, dépendant du seul consulat de Paris malgré l’immense distance géographique.
La majorité de ces déportés étaient issus de la grande révolte d’El Mokrani de 1871, l’un des soulèvements anticoloniaux les plus importants du XIXᵉ siècle. Menée par Mohamed El Mokrani, son frère Boumezrag et le cheikh El Haddad, chef de la confrérie Rahmaniya, l’insurrection avait mobilisé des dizaines de milliers d’Algériens dans un contexte où la France, affaiblie par la guerre de 1870, redoutait toute contestation. La répression fut implacable : exécutions, confiscations massives de terres, amendes collectives et condamnations à la déportation. Les insurgés capturés furent embarqués dans des conditions inhumaines, enchaînés et entassés durant des mois. Certains, comme Cheikh Boumerdassi, ont enduré un voyage de 129 jours avant d’atteindre Nouméa. D’autres, tels qu’Abdallah ben Achour, furent envoyés plus tard pour purger des peines de travaux forcés. Beaucoup ne survécurent pas à la traversée ; ceux qui arrivèrent furent affectés aux chantiers du bagne, contraints de bâtir routes et infrastructures dans des conditions proches de l’esclavage.
Ce passé, longtemps relégué à la sphère familiale ou académique, a refait surface ces dernières semaines grâce à un reportage réalisé en Nouvelle‑Calédonie par le créateur de contenu algérien Mehdi Chettah. Ses images et témoignages ont révélé au grand public l’existence de familles calédoniennes d’origine algérienne, porteuses d’une mémoire fragmentée, transmise malgré l’éloignement, les ruptures et l’absence de reconnaissance officielle. Ce travail a suscité un écho important en Algérie, ravivant un intérêt collectif pour cette histoire longtemps ignorée.
Face à cette mobilisation, le ministère des Affaires étrangères a annoncé une série de mesures destinées à renforcer la prise en charge des descendants des déportés. Ahmed Attaf a affirmé que ce dossier bénéficie désormais d’une attention particulière, articulée autour de trois axes : humain, institutionnel et mémoriel. Sur le plan humain, les descendants des déportés seront davantage associés aux commémorations nationales et invités à des événements officiels. Sur le plan institutionnel, le ministère a décidé d’élargir l’accès aux services consulaires en permettant aux ressortissants de Nouvelle‑Calédonie de s’adresser à l’ambassade d’Algérie en Australie, évitant ainsi le long déplacement vers Paris. Sur le plan mémoriel, le ministère dit vouloir renforcer la visibilité de ce chapitre de l’histoire nationale, encore largement méconnu du grand public.
Pour les familles concernées, pour les historiens et pour les acteurs engagés dans la préservation de la mémoire nationale, ces annonces constituent un premier pas, mais elles ne suffisent pas encore à combler un siècle et demi d’oubli. Beaucoup espèrent une reconnaissance explicite du caractère politique et répressif de la déportation, ainsi qu’un engagement durable de l’État pour documenter, transmettre et honorer cette histoire. Le retour du dossier dans l’agenda politique pourrait marquer un tournant, à condition que les autorités s’en saisissent pleinement et que la mémoire des déportés de Nouvelle‑Calédonie cesse d’être un angle mort de la conscience nationale.
Lila M