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Un député écroué pour fraude, un astérisque au Journal officiel : l'Algérie au temps de la médiocrité prédit par Mehri

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Un député proclamé élu par la Cour constitutionnelle, écroué pour fraude électorale, réduit à un astérisque au Journal officiel. La sentence attribuée à l'homme d'État disparu en 2012 vient de trouver son illustration.


Il y a des phrases qui attendent leur heure. Celle qu'on prête à Abdelhamid Mehri, l'homme d'État algérien mort en janvier 2012, a patienté trois décennies avant de trouver son incarnation administrative. « Nous sommes au temps de la médiocrité, et la médiocrité a ses gens », aurait-il lâché, sans doute au milieu des années 1990, dans des circonstances que personne ne sait plus dater. Aucune archive ne la transcrit, et pourtant chaque 30 janvier, anniversaire de sa mort, les réseaux sociaux algériens et quelques plateaux de télévision la ressortent comme on relit un verdict. Cet été, elle est revenue plus tôt que d'habitude, et elle porte désormais un nom, une wilaya et un numéro de Journal officiel.


Le nom est celui d'Abdelhak Bendjaafar, candidat du parti Sawt Echaâb (« La Voix du peuple ») à Oran, crédité de 1 858 voix par l'Autorité nationale indépendante des élections lors des législatives du 2 juillet. La Cour constitutionnelle l'a proclamé élu, son nom annoncé devant la presse nationale et internationale, alors qu'il se trouvait déjà derrière les barreaux. Le juge d'instruction du tribunal d'Oued Tlélat l'avait placé en détention provisoire le mercredi 8 juillet au soir, avec sept autres personnes dont des encadreurs du centre de vote de Hassiane Ettoual, l'ancien Fleurus, après la diffusion d'une vidéo présentée comme filmée à l'intérieur d'un bureau pendant le scrutin. La chambre d'accusation de la cour d'Oran vient de confirmer son maintien en détention, selon un représentant local du parti, qui ajoute que la défense a réclamé en vain une expertise technique de la vidéo, dont elle conteste l'authenticité.


Jusque-là, rien que la justice ne puisse démêler. C'est la suite qui appartient à Mehri. Quand le Journal officiel a publié la liste des élus de l'Assemblée populaire nationale, la case réservée au nom de Bendjaafar est restée vide, remplacée par un astérisque, alors que le même numéro contenait une décision de la Cour constitutionnelle annulant les voix de vingt bureaux de vote de la wilaya d'Oran au détriment de son parti, lequel conserve pourtant l'intégralité de ses seize sièges. Un homme proclamé député par la plus haute juridiction du pays, détenu par la justice ordinaire, effacé de la publication qui fait foi. Aucune des trois institutions n'a expliqué comment ses actes s'articulent avec ceux des deux autres, et c'est précisément cette absence d'explication, plus que l'affaire elle-même, qui donne raison au vieil homme.


Car la médiocrité, chez Mehri, n'a jamais désigné l'incompétence des personnes. L'appareil algérien compte des juristes remarquables, et chacune des décisions prises dans le dossier Bendjaafar est sans doute défendable isolément. Ce qu'il visait, c'est un système où les institutions cessent de se devoir des comptes, où chacune produit son acte dans son coin et où l'incohérence de l'ensemble n'est assumée par personne. Il en avait fait la description clinique dans un entretien au quotidien El Watan, où il dénonçait un « champ politique meublé artificiellement » et s'interrogeait sur la capacité des citoyens à s'occuper des affaires de leur pays « face à un pouvoir occulte ». Il en avait fait l'expérience personnelle, aussi. Signataire en janvier 1995, à Rome, d'une plateforme de sortie de crise avec les principales forces de l'opposition, il vit le pouvoir la balayer d'un « non-événement » avant d'être lui-même évincé de la direction de son parti, un an plus tard, par ce que la presse algérienne baptisa le « coup d'État scientifique ». Sa dernière tentative, une lettre ouverte adressée le 16 février 2011 au président Bouteflika pour réclamer « la mise en place d'un régime réellement démocratique » face à un pouvoir jugé « inapte à résoudre les épineux problèmes de notre pays », reçut pour toute réponse une révision constitutionnelle cosmétique.


Le scrutin du 2 juillet aura donné à cette généalogie son chapitre le plus abouti. Un électeur sur cinq s'est déplacé, un plancher historique que les partis d'opposition présents au Parlement ont qualifié d'« avertissement collectif » adressé au régime. Les investigations de la Cour constitutionnelle sur les fraudes ont visé cinq wilayas, dont Oran, et les tribunaux d'Oued Tlélat comme de Hassi Bahbah, à Djelfa, ont ouvert des informations judiciaires sur le déroulement du vote. On pourrait y voir le signe d'une justice qui fonctionne. On peut aussi y lire ce que Mehri y aurait lu, un système qui poursuit les exécutants de la fraude sans jamais interroger les conditions qui la rendent banale, et qui préfère un astérisque au Journal officiel à une phrase d'explication.


Le sort d'Abdelhak Bendjaafar dépend désormais d'une expertise que sa défense réclame et d'une instruction dont aucun calendrier n'a été communiqué. Son siège reste vacant à l'Assemblée populaire nationale. Et tant que la case de son nom demeure occupée par un signe typographique, la sentence prêtée à Mehri n'a besoin d'aucune mise à jour.


Khaled ROUABAH

 
 
 
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