Une société sous surveillance : prison, autocensure et silence médiatique

Les affaires qui se sont succédé en Algérie durant l’année 2026 dessinent le portrait d’un pays où l’espace des libertés publiques continue de se rétrécir sous l’effet des poursuites judiciaires visant des voix critiques, des militants, des journalistes, des défenseurs des droits humains et des artistes. Derrière chaque dossier se trouve un citoyen poursuivi pour avoir publié un message, diffusé une vidéo, exprimé une opinion politique ou partagé une création artistique. Mais au-delà des parcours individuels, c’est une tendance générale qui se dégage : celle d’une criminalisation croissante de l’expression pacifique.
En quelques semaines seulement, le militant Salaheddine Rached a été condamné à une année de prison ferme à Tizi Ouzou pour « exposition de publications susceptibles de nuire à l’intérêt national ». À Alger, l’activiste politique Boualem Boudissa a été condamné à un an de prison ferme pour des publications diffusées sur Facebook. À Djelfa, Zoubir El Mebkhout a écopé de deux ans de prison, dont une année ferme, pour des contenus publiés sur les réseaux sociaux. À Batna, le défenseur des droits humains Adel Chetti a été condamné à deux ans de prison ferme pour des publications et des vidéos diffusées en ligne. À Constantine, le journaliste Abdelkrim Zeghileche a été condamné par contumace à une année de prison pour des critiques adressées au système politique et aux autorités. À Tlemcen, Boumediene Bouziza, connu sous le nom de Didine Hichem, a été condamné à dix-huit mois de prison ferme. Dans la même ville, le rappeur Zakaria Kara Slimane (ZD4) a été emprisonné pour une chanson traitant de marginalisation, de pauvreté et de migration. Enfin, l’activiste Abderrezak Zitouni a été arrêté dès son arrivée à l’aéroport d’Alger avant d’être placé en détention provisoire.
Ces dossiers présentent des profils différents mais un dénominateur commun : ils concernent tous l’expression d’opinions, la critique politique, l’engagement citoyen ou la création artistique. Ils révèlent également un usage récurrent de dispositions pénales telles que l’atteinte à l’intérêt national, la diffusion de fausses informations, l’outrage au président de la République, l’outrage à corps constitué, l’atteinte à l’unité nationale ou encore l’incitation à un attroupement. Ces chefs d’accusation apparaissent désormais comme des instruments juridiques régulièrement mobilisés pour encadrer le débat public et sanctionner des expressions considérées comme dérangeantes.
Cette réalité contraste fortement avec les discours officiels qui mettent en avant l’ouverture politique, la participation citoyenne et la liberté d’expression garantie par les textes. Les autorités algériennes affirment régulièrement que le pays est engagé dans une dynamique de réformes et de renforcement des institutions. Pourtant, les condamnations de militants, d’opposants et de journalistes pour des publications Facebook ou des commentaires politiques alimentent un constat inverse : celui d’une réduction constante des marges de critique publique.
La contradiction apparaît de manière encore plus frappante dans le cas d’Abderrezak Zitouni. Depuis plusieurs années, les autorités multiplient les appels à destination de la diaspora algérienne, l’invitant à participer au développement du pays et à maintenir un lien étroit avec la nation. Pourtant, voir un militant connu pour son engagement pacifique arrêté dès son arrivée à l’aéroport d’Alger projette une image radicalement opposée. Le message envoyé aux Algériens de l’étranger devient ambigu : le retour est encouragé dans les discours, mais peut conduire à une privation de liberté lorsque les opinions exprimées sont jugées critiques.
L’impact de ces affaires dépasse largement les individus concernés. Elles produisent un effet de dissuasion collective. Aujourd’hui, en Algérie, la peur n’est plus seulement celle d’écrire un texte ou de publier une vidéo. Elle touche désormais les gestes les plus ordinaires de la vie numérique. Des citoyens renoncent à commenter une publication, hésitent à partager un article ou évitent même de cliquer sur un simple « j’aime » par crainte d’être associés à une opinion sensible. Cette autocensure silencieuse est devenue l’une des conséquences les plus visibles de la multiplication des poursuites liées aux réseaux sociaux.
L’expression publique recule ainsi progressivement au profit du silence. Beaucoup préfèrent observer plutôt que s’exprimer. D’autres limitent leurs interventions à des espaces privés ou à des conversations restreintes. Le débat public se vide alors de sa substance non parce que les opinions ont disparu, mais parce que les citoyens craignent les conséquences de leur expression.
Dans ce contexte, le rôle des médias apparaît particulièrement révélateur. Alors que ces affaires concernent directement les libertés fondamentales et l’intérêt général, elles restent largement absentes des médias dépendants de la publicité publique et des ressources financières de l’État. Les arrestations, les procès et les condamnations de militants ou de journalistes sont souvent traités de manière marginale, voire ignorés. Cette discrétion contraste avec l’importance démocratique de ces événements.
La dépendance économique d’une partie du paysage médiatique contribue à instaurer un climat où certains sujets deviennent sensibles avant même d’être abordés. Le résultat est une couverture incomplète de la réalité politique et judiciaire du pays. Les citoyens sont ainsi privés d’un débat contradictoire sur des questions pourtant essentielles : la liberté d’expression, les limites du droit pénal, la protection des journalistes, le droit de critiquer les autorités ou encore la place de la création artistique dans l’espace public.
L’affaire du journaliste Abdelkrim Zeghileche est particulièrement révélatrice de cette situation. Lorsqu’un journaliste est condamné à une peine de prison en raison de publications politiques, la question devrait naturellement susciter un débat national sur la liberté de la presse. Pourtant, ce débat reste souvent confiné aux organisations de défense des droits humains, aux médias indépendants et aux espaces militants.
Le cas du rappeur ZD4 illustre quant à lui l’élargissement de la répression au domaine artistique. Une chanson évoquant la hogra, la pauvreté, la migration irrégulière et la fraternité entre les peuples algérien et marocain a conduit son auteur en prison. Le signal adressé aux artistes est clair : la critique sociale et politique n’est plus seulement un risque pour les militants, elle peut également devenir un risque pour les créateurs.
Ainsi, de Salaheddine Rached à Boualem Boudissa, de Zoubir El Mebkhout à Adel Chetti, d’Abdelkrim Zeghileche à Boumediene Bouziza, de ZD4 à Abderrezak Zitouni, les dossiers s’accumulent et dessinent une réalité difficile à ignorer. Chaque condamnation, chaque détention provisoire et chaque procès lié à une publication ou à une opinion contribue à installer un climat de peur et de retenue dans la société.
La question qui se pose aujourd’hui n’est donc plus seulement celle du sort de quelques militants ou journalistes. Elle est celle de l’état général des libertés publiques dans le pays. Car lorsqu’une société en arrive à craindre un commentaire, un partage ou un simple clic d’approbation sur un réseau social, ce n’est pas seulement la liberté d’expression de quelques individus qui est atteinte. C’est l’ensemble de l’espace civique qui se trouve fragilisé, au profit d’un silence imposé moins par la loi que par la peur de ses conséquences.
Yacine M



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