Droits humains : l'Algérie à Dakar, entre discours et réalité

Du 8 au 10 octobre, une délégation du Conseil national des droits de l'Homme (CNDH), conduite par sa présidente Maya Fadel Sahli, a pris part au Forum des ONG de Dakar, qui précède la 89e session de la Commission africaine des droits de l'Homme et des peuples. Le quotidien public Horizons en a fait, le 11 octobre, le récit d'une Algérie soucieuse d'une « approche africaine concertée ». Mais ce récit omet l'essentiel : ce qui se passe, au même moment, sur le terrain.
Selon Horizons, la délégation a défendu une approche « globale et souveraine » des droits, opposée à leur instrumentalisation politique et centrée sur le droit des peuples au développement et à la paix. Elle a plaidé pour un renforcement de la Commission et de la Cour africaines, pour l'harmonisation des législations nationales avec la Charte africaine et pour une meilleure application des décisions des organes continentaux. Le CNDH s'y présente comme un interlocuteur de la société civile et comme un centre d'expertise pour les institutions africaines homologues. Le journal parle aussi d'une coopération Sud-Sud, « loin des approches condescendantes ».
Ce discours s'inscrit dans une ligne constante : en juillet, le Conseil de la nation avait lui aussi vanté les réformes engagées sous la présidence d'Abdelmadjid Tebboune, qui auraient renforcé le cadre constitutionnel de protection des droits.
Ce que disent les ONG et l'ONU
Les organisations internationales dressent un tableau très différent.
La peine de mort. Le 1er octobre, une semaine avant le forum, l'Assemblée populaire nationale a adopté des amendements au Code pénal élargissant le champ d'application de la peine capitale, alors qu'aucune exécution n'a eu lieu depuis plus de trente ans. Amnesty International dénonce un texte adopté à la hâte, sans véritable consultation des ONG ni des avocats, et qui vise des actes définis de manière vague. Le vote est intervenu un mois après les feux de forêt du nord-est du pays, fin août. Le texte doit encore être examiné par la chambre haute, que l'organisation appelle à le rejeter. Horizons n'en dit rien.
La répression de la société civile. En mai, des experts de l'ONU se sont alarmés de détentions au secret, de harcèlement et d'intimidation visant les proches de personnes disparues de force, ainsi que des membres du Collectif des familles de disparu·e·s en Algérie et de SOS Disparus. Dans son rapport annuel 2026, Amnesty relève que les autorités ont continué de restreindre la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association, et évoque des arrestations arbitraires, des procès jugés inéquitables et des interdictions de quitter le territoire. L'organisation cite notamment le cas du syndicaliste Ali Mammeri, dont la condamnation, confirmée en appel début 2026, l'expose à plusieurs années de prison.
La liberté de la presse. Selon les données reprises par Wikipédia, l'Algérie occupe la 145e place du classement en 2026, contre la 139e en 2023.
Le tableau n'est pas uniformément sombre. Amnesty note qu'Alger a levé, en août 2025, sa réserve sur l'article 15(4) de la Convention sur l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes, relatif à la liberté de circulation et au choix de la résidence. Les organisations féministes ont salué cette décision, tout en demandant des actes concrets. Reste, selon Amnesty, que l'Algérie n'a toujours pas créé de centres nationaux d'accueil pour les victimes de violences de genre, vingt-deux ans après s'y être engagée.
Le fond du désaccord
L'argument de l'instrumentalisation n'est pas sans fondement : les droits humains peuvent être invoqués de façon sélective dans les rapports de force diplomatiques. Mais il ne répond à aucune accusation précise. L'Algérie est partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui l'engage à ne pas étendre l'usage de la peine de mort. Opposer droit au développement et libertés civiles est, de plus, un faux dilemme : les traités que le pays a ratifiés garantissent les deux.
La crédibilité d'une diplomatie des droits humains se mesure d'abord à l'intérieur. Tant que les familles de disparus seront inquiétées, que les syndicalistes seront condamnés et que la peine de mort sera élargie sans débat, la présence à Dakar relèvera davantage de la vitrine que du plaidoyer.
Yacine M



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