8 mars en Algérie : pendant que le président célèbre, des femmes sont en prison pour un post Facebook
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Mira Mokhnache, universitaire. Abla Kemari, militante. Wafia Tidjani, humanitaire. Ces femmes ne figurent pas dans le message présidentiel du 8 mars. Elles sont en prison.
Chaque 8 mars, le même rituel. Le président de la République adresse aux Algériennes un message solennel, convoque Fatima N'Soumer et Djamila Bouhired, salue le courage des femmes, promet la parité et l'émancipation. Cette année, Abdelmadjid Tebboune a célébré la plus haute représentation féminine au gouvernement depuis l'indépendance, les avancées dans l'entrepreneuriat, la présence des femmes dans la magistrature, l'armée et l'éducation.
Ce tableau a un envers. Près de 200 personnes sont aujourd'hui détenues en Algérie pour avoir exprimé leurs opinions, selon les organisations de défense des droits humains. Parmi eux, des femmes dont les noms circulent dans les communiqués des ONG, et que le discours officiel ne prononce jamais.
Mira Mokhnache avait été arrêtée le 8 juillet 2024 à son domicile, à El-Kseur, dans la wilaya de Béjaïa. Cette universitaire et militante, connue pour s'être rendue aux obsèques des victimes des incendies de Toudja et pour avoir publiquement interrogé l'origine de ces drames, a payé sa parole au prix fort. Transférée à Alger et présentée devant le tribunal de Sidi M'Hamed, elle a été placée en détention provisoire sous les accusations d'atteinte à l'unité nationale et de terrorisme, en vertu de l'article 87 bis du Code pénal. Son procès, programmé le 25 décembre 2025, a été renvoyé au 29 janvier 2026. Mira Mokhnache, incarcérée à la prison de Koléa depuis juillet 2024, voyait alors sa détention provisoire se prolonger pour un dix-huitième mois. En mars 2026, elle attend toujours un jugement définitif.
Derama Kemari, plus connue sous le nom d'Abla, employée de banque de Touggourt, a été arrêtée en septembre 2024 pour avoir dénoncé sur Facebook la corruption et la marginalisation qui frappent le sud algérien. Le tribunal de Ouargla l'a condamnée en février 2025 à trois ans de prison, dont deux fermes, pour offense au président et incitation à la haine. Son crime se résume à quelques publications sur Facebook. Elle purge aujourd'hui sa peine à des centaines de kilomètres de chez elle.
Wafia Tidjani est une autre de ces femmes invisibles. Arrêtée le 4 mars 2025 à Aït Douala, en Kabylie, elle est détenue depuis un an à la maison d'arrêt de Tizi Ouzou sans qu'aucun procès ne soit programmé. Cette humanitaire, connue pour son soutien aux familles des détenus d'opinion et aux populations sinistrées après les incendies de Bgayet et de Larbaâ Nath Irathen, est poursuivie pour incitation à l'attroupement, outrage à corps constitué et diffusion de fausses informations. En Algérie, la solidarité est devenue un délit.
Fin décembre 2024, une grâce présidentielle a libéré quelques détenus, dont la chanteuse Djamila Bentouis, arrêtée à l'aéroport d'Alger en février 2024 alors qu'elle venait enterrer sa mère, condamnée pour une chanson composée durant le Hirak. Mais cette grâce a délibérément exclu les détenus de Kabylie, laissant Mira Moknache et une dizaine d'autres derrière les barreaux. La libération de quelques-uns n'efface pas l'incarcération des autres. Elle sert surtout à les rendre invisibles.
Le président Tebboune a convoqué dans son message la mémoire de Fatima N'Soumer, de Djamila Bouhired, de Zhra Drif Bitat, femmes qui ont bravé l'occupant colonial au péril de leur vie, emprisonnées par un pouvoir qui ne tolérait pas leur voix. La comparaison est involontairement cruelle. Ce que le discours officiel honore dans le passé, il le réprime dans le présent.
Il a rappelé aussi que la Constitution consacre le principe de parité. C'est exact. Mais célébrer la femme algérienne le 8 mars tout en maintenant derrière les barreaux celles qui exercent concrètement leur citoyenneté, par la parole, l'écriture, la solidarité, n'est pas une contradiction mineure. C'est le cœur du problème.
Amine B.