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Affaire Asma Moumna : la mère, coupable idéale d'un crime qu'elle n'a pas commis

  • cfda47
  • il y a 13 heures
  • 4 min de lecture

À Chlef, une adolescente de quinze ans avait tout dit, tout signalé, tout anticipé. Les institutions l'ont rendue à son bourreau. Aujourd'hui, c'est sa mère que l'on juge sur les réseaux sociaux. Le père, lui, a presque disparu du débat.  


Asma Oumaïma Moumna avait quinze ans et elle savait qu'elle allait mourir. Elle l'avait dit à ses proches, à son école, aux gendarmes. “Il va me tuer”. Son père avait déjà été incarcéré pour l'avoir grièvement blessée. À sa libération, on la lui a rendue. Fin janvier, à Chlef, il a tenu parole.  


Ce féminicide aurait dû provoquer une introspection collective. Il a engendré une chasse aux sorcières. Sur Facebook, les commentaires se sont empilés par centaines, et c'est la mère d'Asma qui en est devenue la cible. Pourquoi n'a-t-elle pas fui ? Pourquoi n'a-t-elle pas protégé sa fille ? Comment a-t-elle pu rester ? Le père meurtrier, lui, s'est progressivement évaporé des discussions, comme si tuer relevait d'une fatalité, tandis que ne pas empêcher un meurtre constituait la vraie faute.  


Ce renversement n'a rien d'accidentel. Il obéit à une logique profonde, presque mécanique. Face à l'insoutenable, le réflexe collectif consiste à restaurer une illusion de contrôle. Si la mère avait agi autrement, se persuade-t-on, rien de tout cela ne serait arrivé. Cette croyance est rassurante : elle suggère que la catastrophe était évitable, que nous aurions su, nous, faire les bons choix. Elle est aussi profondément injuste, car elle transforme l'impuissance en complicité.  


Ceux qui instruisent ce procès ignorent-ou feignent d'ignorer- ce que signifie vivre sous l'emprise d'un homme violent. La dépendance économique, l'absence de refuge, le poids du qu'en-dira-t-on, la honte du divorce dans une société qui fait de la longévité conjugale une vertu féminine : autant de chaînes invisibles qui ligotent bien plus efficacement que des cordes. Partir exige des ressources que beaucoup de femmes n'ont pas. Rester n'est pas un choix ; c'est souvent l'absence de choix.  


Ces chaînes ne sont pas seulement sociales. Elles sont juridiques. Quarante et un ans après sa promulgation, le Code de la famille de 1984, ce texte que les féministes algériennes n'ont jamais cessé de qualifier de “code de l'infamie”, continue de faire peser sur les femmes un statut d'éternelles mineures.  


En août 2025, le président Tebboune a certes levé la réserve algérienne sur l'article 15 de la Convention internationale sur l'élimination des discriminations envers les femmes, reconnaissant enfin leur droit à circuler librement et à choisir leur domicile sans l'aval d'un tuteur. Un geste salué, mais qui expose une contradiction béante : comment ratifier des engagements internationaux garantissant l'égalité tout en maintenant un code national qui la nie ? La réforme de 2005 avait suscité des espoirs vite douchés ; la polygamie demeure tolérée, les inégalités successorales intactes, et l'architecture patriarcale du texte n'a jamais été démantelée. Les associations féministes réclament son abrogation pure et simple. Elles attendent toujours.  


Il y a plus pervers encore. Des générations de filles ont été élevées dans le culte de l'endurance. Supporter, c'est être forte. Se plaindre, c'est faillir. Un certain discours religieux- dévoyé, instrumentalisé- a sanctifié cette résignation en la parant des atours de la piété. La bonne épouse patiente. La bonne mère préserve le foyer, quel qu'en soit le prix. Dans ce système, celle qui part trahit ; celle qui reste et meurt n'a pas eu de chance.  


Accabler la mère d'Asma remplit donc une fonction précise : elle détourne le regard de ce qui dérange vraiment. L'alerte existait, le risque était identifié, mais aucune mécanique institutionnelle n'a permis de soustraire une mineure à une autorité parentale devenue mortelle. Les gendarmes savaient. L'école savait. Tout le monde savait. Et pourtant, dans les commissariats algériens, la doctrine dominante reste celle de la réconciliation familiale, du rappel à l'ordre poli, de la promesse arrachée à l'agresseur qu'il ne recommencera plus. On rédige des procès-verbaux ; on ne sauve pas de vies.  


L'Algérie possède des lois contre les violences conjugales. Elle les applique avec la rigueur d'un texte qu'on exhibe dans les colloques et qu'on range dans un tiroir sitôt rentré au pays. La “clause du pardon”; cette disposition qui permet d'éteindre les poursuites si la victime retire sa plainte, suffit à elle seule à annuler l'édifice juridique. Comme si pardonner sous la contrainte équivalait à pardonner librement. Comme si une femme terrorisée pouvait exercer son libre arbitre face à celui qui la menace.  


Il y a quelque chose de vil à traquer la faille chez une mère endeuillée plutôt que d'affronter la faillite d'un système. Quelque chose de lâche à distribuer des leçons de courage depuis un écran de téléphone, à l'abri de tout danger. Chaque commentaire accusateur envoie un message aux femmes qui hésitent encore à parler : si vous restez, on vous blâmera ; si vous partez et qu'il vous rattrape, on vous demandera pourquoi vous n'êtes pas partie plus tôt ; si vous mourez, on jugera celles qui vous aimaient.  


Asma Moumna a hurlé dans le vide pendant des mois. La vraie question n'est pas de savoir ce que sa mère aurait dû faire. Elle est de comprendre pourquoi, dans un pays qui signe des conventions internationales sur l'égalité des sexes tout en refusant d'abroger un code vieux de quarante ans qui la bafoue, on continue de s'étonner que les femmes peinent à se sauver elles-mêmes.  


En Algérie, selon le collectif Féminicides DZ, les pères représentent 8,5 % des auteurs de féminicides recensés. Dans près de 90 % des cas, ces crimes se produisent au domicile familial.  


Amine B.  


 
 
 

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