Algérie : la grâce sélective qui interroge la cohérence du système judiciaire
- cfda47
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En Algérie, la question des détenus d’opinion continue de susciter un profond malaise. Alors que des universitaires, journalistes, militants et même de simples citoyens demeurent derrière les barreaux pour avoir exprimé une opinion, plusieurs personnes poursuivies par la justice et vivant à l’étranger ont récemment bénéficié de mesures de grâce. Une situation qui soulève de nombreuses interrogations sur l’équité, la cohérence et la finalité réelle de ces décisions.
Lorsqu’un État accorde des grâces à des personnes vivant à l’étranger, parfois recherchées, tout en maintenant en détention des individus dont les « délits » relèvent de l’expression d’opinion, cela donne l’impression que la grâce n’est pas un mécanisme d’équité, mais un instrument de stratégie politique.
La crédibilité d’un système judiciaire et la manière dont un État utilise — ou instrumentalise — l’outil de la grâce, deviennent alors des indicateurs révélateurs de la nature réelle du pouvoir. Lorsque la grâce cesse d’être un geste d’apaisement pour se transformer en instrument de calcul politique, elle fragilise la confiance des citoyens, brouille la frontière entre justice et opportunisme, et expose les incohérences d’un système qui prétend agir au nom de l’intérêt général tout en pratiquant une sélection arbitraire des bénéficiaires.
Un contraste qui choque l’opinion publique
Les familles des détenus d’opinion, ainsi que de nombreuses organisations de défense des droits humains, peinent à comprendre la logique qui sous-tend ces grâces présidentielles.
D’un côté, des personnes condamnées pour des publications sur les réseaux sociaux, des prises de parole publiques ou des activités militantes restent incarcérées. De l’autre, des individus ayant fui le pays pour échapper à des poursuites — parfois pour des faits considérés comme plus graves — voient leurs condamnations annulées ou leurs mandats d’arrêt levés.
Cette asymétrie crée un sentiment d’injustice profond. Elle donne l’impression que la grâce n’est pas un mécanisme d’apaisement national, mais un outil politique utilisé de manière sélective.
Une grâce qui semble répondre à des calculs politiques
Plusieurs observateurs avancent des explications possibles :
1. Désamorcer la critique extérieure : Gracier des figures exilées peut permettre au pouvoir de réduire la pression internationale, notamment de la part d’ONG ou de gouvernements étrangers sensibles à la question des libertés publiques.
2. Maintenir la pression à l’intérieur du pays : En revanche, laisser en prison des détenus d’opinion en Algérie envoie un message clair : la contestation interne reste strictement encadrée et toute voix dissidente peut être sanctionnée.
3. Une justice à géométrie variable : Lorsque la loi devient un instrument politique, les décisions cessent d’être cohérentes. La grâce, censée être un geste d’humanité ou de réconciliation, se transforme alors en levier de contrôle.
Des “délits” d’opinion face à des faits plus graves
Le paradoxe est d’autant plus frappant que les autorités qualifient les actes des détenus d’opinion de « délits », une qualification déjà contestée par de nombreux juristes.
Pourtant, certains bénéficiaires de grâces vivant à l’étranger étaient poursuivis pour des faits objectivement plus lourds : diffamation aggravée, incitation, voire atteinte à la sûreté de l’État selon les dossiers. Cette différence de traitement interroge la notion même d’équité judiciaire.
« Pourquoi ceux qui sont restés au pays, parfois par conviction ou par impossibilité de partir, sont-ils traités plus sévèrement que ceux qui ont pris la fuite ? », s’interroge ainsi un militant des droits humains.
Une question qui dérange : fallait-il partir clandestinement pour être gracié ?
La formule, volontairement provocatrice, circule dans les milieux militants : « Fallait-il qu’ils prennent une embarcation de fortune pour espérer être graciés ? ». Elle résume le sentiment d’absurdité qui domine.
L’exil, souvent vécu comme une rupture douloureuse, semble paradoxalement offrir une forme de protection ou d’avantage judiciaire. Rester en Algérie, au contraire, expose à une justice plus rigide, moins clémente, et parfois perçue comme instrumentalisée.
Un enjeu de confiance nationale
Au-delà des cas individuels, c’est la crédibilité du système judiciaire qui se trouve fragilisée.
Un État de droit repose sur la cohérence, la prévisibilité et l’égalité de traitement. Lorsque ces principes vacillent, la confiance des citoyens s’effrite.
Les familles des détenus d’opinion réclament une clarification, voire une révision des critères de grâce.
Les organisations de défense des droits humains appellent à la libération immédiate de toutes les personnes emprisonnées pour leurs opinions. Et une partie de la société civile s’interroge : comment construire un climat d’apaisement si la justice elle-même semble agir selon des logiques opaques ?
Une question demeure : quelle vision de la réconciliation nationale ?
La grâce présidentielle pourrait être un outil puissant de réconciliation et d’ouverture. Mais tant qu’elle apparaîtra sélective, incohérente ou motivée par des considérations politiques, elle continuera d’alimenter la défiance.
L’Algérie se trouve face à un choix crucial : maintenir une justice perçue comme arbitraire ou engager un processus transparent, équitable et respectueux des libertés fondamentales.
Pour beaucoup, la réponse à cette question déterminera la nature du contrat social entre l’État et ses citoyens dans les années à venir.
Yacine M