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Archives coloniales : “La France nous maintient dans une relation d'infériorité”, dénonce Kitouni

  • cfda47
  • il y a 3 heures
  • 3 min de lecture

Alors que le Sénat français vient d'adopter une loi-cadre sur la restitution des biens coloniaux, le chercheur algérien appelle à une rupture complète avec les mécanismes de domination hérités de la colonisation.  


Le vote du 28 janvier au Palais du Luxembourg aurait pu passer pour une avancée. En adoptant un projet de loi-cadre encadrant la restitution de biens culturels acquis illicitement durant la période coloniale (1815-1972), le Sénat français ouvre théoriquement la voie au retour de pièces emblématiques, dont les effets personnels de l'émir Abdelkader, actuellement conservés au Musée de l'Armée et au Musée Condé de Chantilly.  


Mais pour Hosni Kitouni, chercheur en histoire, cette évolution législative ne saurait occulter une réalité plus profonde. Car au-delà des objets, il y a les archives. Des milliers de documents relatifs à l'histoire algérienne demeurent entreposés dans les dépôts français. Pour les consulter, historiens et chercheurs algériens doivent encore “traverser la mer, solliciter l'autorisation d'institutions françaises et travailler dans les bâtiments de l'ancien colonisateur”, rappelle-t-il au micro du podcast Afrique Émergente.  


Cette dépendance documentaire, le chercheur la qualifie de “relation d'infériorité symbolique mais très concrète”. Une analyse qui résonne avec les revendications portées depuis des décennies par Alger, et que la nouvelle loi-cadre française ne règle qu'à la marge. Le texte, faut-il le préciser, ne concerne que les biens culturels, pas les archives administratives, militaires ou judiciaires.  


L'historien inscrit cette bataille mémorielle dans une lecture plus vaste des rapports Nord-Sud. “Le colonialisme a aussi été un outil de pillage systématique des richesses culturelles”, rappelle-t-il, évoquant "des centaines, voire des milliers de manuscrits" emportés durant la période coloniale.  


Mais Kitouni va plus loin. Pour lui, la colonisation “ne s'est pas vraiment arrêtée avec les indépendances”. Elle s'est muée en un système de dépendances économiques et politiques par lequel “l'Occident continue d'appuyer ou d'influencer certains pouvoirs locaux afin de maintenir l'accès privilégié à des ressources essentielles”. Une grille de lecture qui fait écho aux tensions croissantes entre Paris et plusieurs capitales africaines, du Sahel à l'Algérie.  


Le chercheur élargit également le débat à un autre contentieux : les essais nucléaires français au Sahara. Entre 1960 et 1966, la France a procédé à dix-sept explosions dans le désert algérien, dont les conséquences sanitaires et environnementales continuent d'affecter les populations locales.  


“De vastes zones restent dangereuses aujourd'hui encore”, alerte Kitouni. “Elles continuent de provoquer des décès parmi les populations nomades qui les traversent”. Il rappelle que la France dispose déjà d'un cadre juridique- la loi Morin de 2010- sur l'indemnisation des victimes, mais que son application demeure largement insuffisante.  


Plus préoccupant encore selon lui, la dimension transfrontalière du problème. Les récentes tempêtes de sable ayant transporté des particules radioactives jusqu'en Europe illustrent, à ses yeux, que “la question est désormais africaine” et dépasse le seul contentieux bilatéral franco-algérien.  


Reste que du côté français, le texte voté par le Sénat constitue indéniablement une évolution. En permettant le déclassement de biens des collections publiques sans recourir à une loi spécifique pour chaque restitution, il fluidifie une procédure jusqu'ici extrêmement lourde. Le rapport sénatorial cite explicitement l'Algérie parmi les pays dont les demandes pourraient être examinées.  


Mais le chemin législatif est encore long. Le texte doit désormais être examiné par l'Assemblée nationale avant une éventuelle validation par le Conseil constitutionnel. Chaque dossier de restitution, y compris celui des reliques de l'émir Abdelkader, devra par ailleurs être instruit au cas par cas par une commission nationale et un comité scientifique bilatéral.  


Pour Hosni Kitouni, l'enjeu dépasse toutefois le calendrier parlementaire français. “La restitution n'est pas seulement une question patrimoniale, martèle-t-il. C'est une question de souveraineté, de dignité historique et de rupture avec un système où l'accès au passé algérien dépend encore de structures françaises”. Un système que soixante-trois ans d'indépendance n'ont manifestement pas suffi à démanteler.  


Sophie K.  



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