Banque d'Algérie : le gouverneur, éternel fusible
- cfda47
- il y a 1 jour
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Le limogeage du gouverneur Salah Eddine Taleb révèle moins un désaveu personnel qu'une réalité institutionnelle : la banque centrale algérienne a perdu son autonomie pour devenir le bras technique d'un exécutif qui décide seul de la politique monétaire.
Dimanche 4 janvier, un communiqué laconique de la présidence de la République a mis fin aux fonctions de Salah Eddine Taleb à la tête de la Banque d'Algérie. Ni motif, ni référence à un quelconque désaccord sur la conduite de la politique monétaire. L'intérim est confié au vice-gouverneur Mouatassem Boudiaf. Et ce que l’on comprend, c’est que dans l'architecture institutionnelle algérienne, le gouverneur de la banque centrale reste un maillon remplaçable.
Sur le papier, la loi monétaire et bancaire de juin 2023 consacre une Banque d'Algérie dotée de missions claires : stabilité des prix, supervision bancaire, préservation de la stabilité financière. Le texte réorganise le Conseil monétaire et bancaire, insiste sur la “bonne gouvernance”. Mais il maintient un schéma où le gouverneur, les vice-gouverneurs et les membres clés des organes de décision restent soumis au bon vouloir présidentiel. L'indépendance formelle se heurte à une réalité : ceux qui conduisent la politique monétaire peuvent être remerciés du jour au lendemain sans que la stratégie globale ne soit jamais questionnée.
Du pilote à l'exécutant
Depuis plusieurs années, la Banque d'Algérie s'est muée en atelier réglementaire. Les grandes orientations-inclusion financière, mobilisation de la liquidité informelle, digitalisation, financement de l'économie réelle-sont annoncées par l'exécutif. La banque centrale arrive ensuite pour rédiger instructions, notes et circulaires. La trajectoire du crédit, la gestion de la liquidité, les ajustements sur le change : tout se décide en amont, la BA se contentant de donner corps à des décisions prises ailleurs.
L'épisode de l'allocation touristique, à la mi-décembre, illustre cette dilution de l'autonomie. La Banque d'Algérie publie des notes encadrant strictement l'accès au droit de change pour les voyageurs, conditionnant le bénéfice à la détention d'un compte bancaire. Tollé public, pression politique : quelques jours plus tard, le dispositif est “clarifié” puis assoupli. La communication officielle insiste sur les “orientations du président” pour “protéger les citoyens”. La BA apparaît dans cette séquence non comme l'architecte de la décision, mais comme l'exécutant chargé de la formaliser, puis de la corriger au gré du baromètre politique.
Un fusible, pas un stratège
Salah Eddine Taleb avait été nommé avec la mission affichée d'accompagner la modernisation du secteur financier. Son limogeage intervient sans qu'aucun choix majeur ne lui soit publiquement imputé, sans dérapage macroéconomique identifié. Les dossiers sensibles- allocation touristique, arbitrages sur le dinar, gestion de la liquidité-s'inscrivaient dans une ligne voulue par l'exécutif. En le remerciant brutalement, le pouvoir envoie un signal de fermeté tout en évitant d'ouvrir le débat sur la pertinence des choix imposés à l'institution.
La Banque d'Algérie se trouve affaiblie au moment précis où la transition économique du pays exigerait une banque centrale forte, crédible, capable de dialoguer d'égal à égal avec les autres institutions. Diversification économique, gestion des chocs pétroliers, financement de la transition énergétique : sur tous ces fronts, l'indépendance de jugement de l'autorité monétaire est un atout, pas un luxe institutionnel.
La séquence actuelle renforce pourtant l'image d'une BA sous tutelle, exposée aux pressions conjoncturelles, à la recherche de boucs émissaires quand la grogne sociale ou les contraintes budgétaires se font plus pressantes. Tant que la responsabilité restera imputée à des individus plutôt qu'au mode de gouvernance lui-même, le scénario du gouverneur-fusible risque de se répéter et ce, au détriment de la crédibilité monétaire du pays.
Amine B.