Condamné à mort pour un tatouage amazigh ? Maître Atmane Bessalem démonte l’accusation
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Dans le dossier tentaculaire du meurtre de Djamel Bensmaïl, survenu en août 2021 à Larbâa Nath Irathen, une voix continue de dénoncer les dérives d’une procédure devenue, selon lui, une véritable « machine juridico‑politique ». Maître Atmane Bessalem, avocat et militant des droits humains, affirme que plusieurs condamnations à mort reposent sur des bases fragiles, voire inexistantes. Parmi les cas les plus emblématiques figure celui de K.S, un jeune homme d’une vingtaine d’années condamné à la peine capitale pour un simple tatouage amazigh, interprété comme un signe d’appartenance à un groupe terroriste.
L’affaire s’inscrit dans un contexte explosif. L’été 2021 est marqué par des incendies meurtriers qui ravagent la Kabylie et plongent le pays dans un climat de choc et de colère. Le lynchage de Djamel Bensmaïl, bénévole venu aider, survient en plein chaos. L’émotion collective crée une pression immédiate pour identifier des responsables.
Dans ce climat, les autorités renforcent leur lutte contre le MAK, classé organisation terroriste quelques semaines auparavant. Cette orientation sécuritaire conduit à assimiler certains symboles amazighs — tatouages, drapeaux, signes culturels — à des marqueurs politiques, brouillant la frontière entre identité et militantisme.
Le procès qui suit porte la marque de cette urgence. Il devient l’un des plus vastes de l’histoire judiciaire récente du pays : 94 accusés en première instance, 49 condamnations à mort, des dizaines de peines de prison, puis 38 condamnations capitales confirmées en appel.
Selon Maître Bessalem, au moins huit des condamnés à mort n’auraient pourtant aucun lien avec les faits. D'autres avocats citent des arrestations fondées sur des indices dérisoires : un homme interpellé parce qu’il portait le même prénom qu’un suspect recherché ; un autre arrêté pour avoir filmé la scène, comme des dizaines de témoins ; un prévenu identifié sur la base d’une simple ressemblance physique ; un autre accusé d’appartenir au MAK parce qu’il possédait un drapeau amazigh ; ou encore un condamné malgré un alibi solide et vérifiable. Ces éléments témoignent, selon eux, d’une instruction menée exclusivement à charge, dans un climat de panique et de pression politique.
Le cas de K.S illustre particulièrement ces dérives. D’après le récit de Maître Bessalem, K.S et son cousin K.L n’ont jamais participé au lynchage. Le 11 août 2021, ils auraient passé la journée à aider les habitants à lutter contre les incendies. Sur le trajet du retour, ils croisent une voiture blanche transportant Djamel Bensmaïl sans comprendre la situation. Le lendemain, alors qu’ils se rendent à In Salah pour un déplacement professionnel, ils sont arrêtés dans un hôtel par une unité de la BRI. « Vous les gens de Larbâa Nath Irathen, vous êtes des assassins », aurait lancé un policier lors de l’interpellation.
Maître Bessalem décrit ensuite un « calvaire » fait de violences physiques, de pressions psychologiques et d’une instruction dépourvue de toute contradiction. Une phrase du dossier résume, selon lui, l’absurdité du raisonnement : « La présence du prévenu sur les lieux du crime ne peut être expliquée que par son implication dans cet assassinat abject. » L’absence d’explication devient ainsi une preuve, renversant la présomption d’innocence.
L’un des aspects les plus troublants demeure la divergence de traitement entre les deux cousins. Arrêtés ensemble, poursuivis ensemble, ayant suivi le même itinéraire, K.L est acquitté tandis que K.S est condamné à mort pour « assassinat » et « terrorisme ». La différence tiendrait à un détail devenu central : un tatouage amazigh (ⵣ) sur le bras de K.S, interprété comme un signe d’appartenance à un groupe hostile.
Au‑delà du cas individuel, l’affaire interroge la manière dont des éléments identitaires peuvent devenir des pièces à conviction dans un contexte de crise. Pour l’avocat, si sa thèse se confirme, K.S n’aurait pas été condamné pour ce qu’il a fait, mais pour ce que son identité supposée représentait dans un dossier saturé de peur, de rumeurs et de tensions politiques. La Cour suprême a depuis accepté les pourvois en cassation et renvoyé l’affaire devant une nouvelle formation judiciaire, avec une audience prévue le 4 mars à Alger. L’Algérie maintient un moratoire sur les exécutions depuis 1993, mais les condamnations continuent d’être prononcées.
Le cousin acquitté, K.L, est depuis décédé dans un accident de la route, sur l’axe qu’il empruntait pour son travail. Un épilogue tragique qui ajoute une dimension humaine à un dossier déjà lourd de zones d’ombre.
Yacine M



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