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Congé maternité : “Une réforme incomplète tant que les textes anciens persistent”, selon Amel Hadjadj

  • 17 déc. 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 déc. 2025


Le congé maternité en Algérie est passé à 150 jours cet été. Une victoire pour des milliers de travailleuses, mais pas pour toutes. Mères célibataires, adoptantes, salariées précaires : beaucoup restent écartées par des pratiques administratives discriminatoires. Amel Hadjadj décortique une réforme ambitieuse, mais encore insuffisante.  


En juillet dernier, l'Algérie a adopté la loi n° 25-08, qui porte le congé de maternité de 90 à 150 jours, tous indemnisés à 100%. Les femmes peuvent désormais commencer leur congé six semaines avant la date prévue de l'accouchement. Pour les cas les plus difficiles, enfants handicapés, malformés ou gravement malades, la loi prévoit 50 jours supplémentaires, extensibles jusqu'à 165 jours selon la situation médicale.  


La Caisse nationale des assurances sociales (CNAS) a digitalisé la procédure via la plateforme “El Hanaa”, et plus de 270 conventions avec des cliniques facilitent désormais l'accès au tiers payant. Une modernisation bienvenue, qui ne règle pourtant pas tout. Comme le souligne Amel Hadjadj dans une analyse détaillée publiée lundi, plusieurs catégories de femmes restent sur le bord de la route.  


Un décret des années 1980 qui continue de faire des dégâts  

Dès mars 2025, alors que la réforme était en discussion, des organisations féministes ont interpellé le ministère du Travail sur un problème majeur : l'article 32 du décret exécutif n° 84-27, datant de 1984. Ce texte permet à l'administration de considérer qu'une absence non rémunérée, même validée par l'employeur, constitue une “rupture de la relation de travail” et justifie le refus d'indemnisation du congé maternité.  


Dans leur lettre ouverte, les militantes dénonçaient une absurdité : “Il est injuste qu'une femme perde son congé maternité indemnisé pour une absence de quelques jours”, écrivaient-elles. Elles pointaient une “double peine : perte de salaire, puis exclusion du système de sécurité sociale”.  


Le texte a été transmis au Parlement, à la Commission du travail et aux ministères concernés. Huit mois plus tard, toujours pas de réponse. Pour Amel Hadjadj, ce silence ne reflète pas forcément un désintérêt, mais plutôt “la lenteur d'un appareil administratif encore marqué par des pratiques anciennes”. Elle insiste cependant : “Aussi ambitieuses soient-elles, les réformes resteront incomplètes tant que ces textes anciens et inéquitables ne seront pas révisés.”  


Mères célibataires et adoptantes : les oubliées du système  

Sur le terrain, les anomalies se multiplient. Hadjadj rapporte que dans plusieurs wilayas, des salariées se voient réclamer des documents qui n'apparaissent nulle part dans la législation : fiche familiale, certificat d'accouchement hospitalier. Des exigences qui excluent de facto les mères célibataires, incapables de fournir une fiche familiale, et les mères adoptantes ou celles ayant accouché hors hôpital, qui n'ont pas de certificat de naissance hospitalier.  


Pourtant, la loi est claire : elle vise les “femmes travailleuses”, sans distinction de statut. Mais dans les faits, constate Hadjadj, “la maternité n'existe qu'à travers le mariage ou l'accouchement biologique”. Des femmes qui cotisent, qui sont assurées, se retrouvent ainsi privées d'un droit fondamental à cause d'interprétations abusives. “Les mères célibataires et adoptantes, assurées et cotisantes, restent exclues de leurs droits les plus légitimes, prises dans des démarches où la maternité n'existe qu'à travers le mariage ou l'accouchement biologique”, écrit-elle.  


Une réforme pensée pour l'enfant, pas pour la mère  

Hadjadj donne également la parole à Atiqa Belhacene, cofondatrice de l'initiative Dépression Post-Partum DZ, qui salue l'allongement du congé tout en regrettant son orientation. “La prolongation du congé est un pas en avant, mais elle reste pensée autour de l'enfant. Le débat officiel a parlé du bébé malade, pas de la santé physique et mentale des mères. Le corps, la fatigue, la dépression post-partum : tout cela reste invisible dans la loi comme dans la pratique”, explique Belhacene.  


Plus encore, elle alerte sur un effet pervers :

“En liant la prolongation à l'état du nouveau-né, on renforce l'idée que la charge du soin revient exclusivement aux femmes. Ce n'est pas un congé parental, c'est un congé maternel, centré sur la disponibilité des mères.”  

Pour Hadjadj, cette asymétrie trouve son origine dans un basculement historique : l'ouverture économique de 1989, qui a fracturé le modèle social algérien. Avant cette date, le Code du travail garantissait des droits uniformes, hérités du projet socialiste. Avec la libéralisation et l'essor du secteur privé, ces garanties ont été décentralisées. Les conventions collectives ont remplacé la loi, ouvrant la voie à l'arbitraire. Le droit à deux heures d'allaitement, autrefois inscrit dans le marbre, est devenu négociable. Les salariées du public restent protégées, celles du privé doivent négocier individuellement. “La maternité, autrefois droit collectif, est devenue une faveur conditionnelle, vidant de sens l'idée d'égalité réelle au travail”, résume-t-elle.  


Le congé paternité, un débat qui divise  

Quand le ministre du Travail, Fayçal Bentaleb, a été interrogé sur l'idée d'un congé de paternité, sa réponse a été nette : “Les hommes doivent aller travailler pour subvenir aux besoins de leur famille”. Une phrase qui a divisé. Pour certains, elle témoigne d'une vision dépassée qu'il faut combattre. Pour d'autres, un tel congé serait inutile tant que les hommes ne s'impliquent pas dans les tâches domestiques et l'éducation des enfants.  


Les militantes féministes, elles, ne lâchent rien. Elles réclament la révision de l'article 32, la reconnaissance des mères célibataires et adoptantes, le rétablissement des heures d'allaitement et l'intégration de la santé mentale post-partum dans les politiques publiques. Hadjadj conclut :

“Au-delà de la durée du congé, l'enjeu est de transformer la culture du soin et du travail pour que la parentalité devienne un droit partagé, et non une charge féminine éternelle”.  

Sophie K.  


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