Disparu-e-s d'Algérie, trente ans après : une petite-fille écrit à sa grand-mère que l'État a fait disparaître
- 1 juin
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Dernière mise à jour : 2 juin

Daouia Benaziza a été enlevée chez elle, à Constantine, un soir de juin 1996. Trente ans plus tard, sa petite-fille reprend une correspondance que la mort de son père avait laissée en suspens. Sa lettre est reproduite ici dans son intégralité.
Le 2 juin 1996, vers 22 heures, des agents de la sécurité militaire se présentent au domicile de la famille Benaziza, rue Belaïb Mohamed, dans le quartier de Bab El Kantara à Constantine. Ils cherchent Ali, l’un des fils. Ils ne le trouvent pas. Ils emmènent sa mère à sa place, Daouia, veuve de 69 ans, malade, en promettant quelques heures d’interrogatoire. Elle n’est jamais revenue.
Trente ans plus tard, sa petite-fille reprend une correspondance que personne n’avait songé à clore. Après l’enlèvement, Kaddour Benaziza, fils de la disparue, avait adressé plus de dix-sept requêtes aux autorités algériennes. La dix-huitième n’allait à aucune administration. C’était une lettre d’amour à sa mère, la seule qu’un homme lui ait jamais écrite, puisqu’elle ne savait pas lire. Kaddour est mort sans réponse. Sa fille, Nedjma, l’aînée des petits-enfants, a décidé d’écrire la sienne.
La scène de Bab El Kantara appartient à une séquence que l’Algérie a passé trente ans à ne pas nommer. Entre 1992 et 1998, la guerre entre l’État et les groupes islamistes armés fait, selon les estimations, de 100 000 à 200 000 morts. Les disparitions forcées y deviennent une méthode, employée par les deux camps. Le rapport remis en 2005 par Farouk Ksentini, alors à la tête de la commission consultative des droits de l’homme, en recense 6 146. Un décompte du ministère de l’Intérieur établi en 2008 monte à 8 023. Les familles, elles, avancent des chiffres plus lourds.
Le cas Daouia Benaziza a fini par quitter le silence algérien pour entrer dans le droit international. Saisi en 2007, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a conclu, le 26 juillet 2010, à une disparition forcée et à une violation du droit à la vie imputable à l’État algérien. Une reconnaissance restée sans effet sur le terrain. Adoptée par référendum le 29 septembre 2005, mise en œuvre par l’ordonnance du 27 février 2006, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale a refermé le dossier par l’amnistie. Son article 46 punit de prison quiconque critique publiquement la conduite des forces de sécurité durant la période. Aux familles, l’État a proposé une indemnisation contre un jugement de décès, soit l’enterrement administratif de la vérité. Les Benaziza ont refusé.
Ce que la Charte avait verrouillé, le présent le scelle au sens propre. Le 16 mars 2026, vers 13 h 30, une cinquantaine de policiers se présentent au siège algérois de SOS Disparus, munis d’une décision de fermeture datée du 12 mars. Le motif avancé tient en un mot, l’absence d’enregistrement, l’association s’étant vu refuser ce statut depuis sa création en 2001. Amnesty International y voit un “coup dévastateur au combat pour la liberté, la justice et des réparations en Algérie”, selon Diana Eltahawy, sa directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.
Huit mois plus tôt, le 30 juillet 2025, Nassera Dutour, fondatrice du Collectif des familles de disparu(e)s en Algérie et mère d’Amine Amrouche, 21 ans, disparu en janvier 1997 à Baraki, avait été refoulée à son arrivée à Alger, munie pourtant de son passeport algérien. La justice a rejeté son recours en janvier 2026. En avril, le coordinateur de l’association, Slimane Hamitouche, a écopé de six mois de prison ferme pour “attroupement non armé”.
Les mères n’ont pas attendu les tribunaux. Pendant des années, à Alger comme à Constantine, elles ont marché chaque mercredi, portraits serrés contre la poitrine. Nedjma Benaziza les nomme “les folles de la place de Constantine, d’Alger”, en écho à leurs sœurs d’Argentine. Les Madres de Plaza de Mayo tournaient déjà, en avril 1977, autour de la grande place de Buenos Aires, sous la dictature militaire qui avait fait disparaître près de 30 000 personnes. La junte les surnommait “les folles”. Le mot a traversé l’Atlantique et trois décennies. Les 29 et 30 novembre 2025, à Istanbul, des associations venues du Kurdistan, du Liban, de Syrie, d’Irak, de Colombie, du Maroc, d’Espagne et d’Algérie se sont retrouvées sous l’égide de la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées, née en 2007, pour rappeler une évidence que les États préfèrent ignorer. Ces absences se transmettent.
Daouia Benaziza n’a pas de tombe. Trente ans après la nuit de Bab El Kantara, ses restes n’ont jamais été localisés et aucune enquête n’a abouti. À Alger, la porte de SOS Disparus reste scellée. La lettre de sa petite-fille, elle, est partie aux quatre vents. La voici.
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Lettre à ma grand-mère, Daouia Benaziza Gat
Dans la maison vide de ton absence, mon père, ton fils aîné, t’écrit à toi sa mère disparue, sa mère qui ne sait pas lire, l’unique lettre d’amour qu’un homme t’a jamais écrite.
Il te parle, et ses mots à chaque ligne redéssinent ta présence, ils ont la douceur de la tendresse murmurée, ils ont la gravité d’un serment à tes pieds déposé.
Tu ne seras pas oubliée. Ton supplice ne saurait être pardonné.
Et quand elles l’intercepteront, les mains qui ont fait œuvre d’inhumanité et celles, relais de l’oppression, qui ont fait vœu de servilité, la lettre du fils à sa mère résonnera, cri de dignité lancé au visage de l’infamie, la dignité sans laquelle nulle vie ne mérite d’être vécue.
Trente ans après, je t’écris Ma, moi l’aînée de tes petits-enfants, et je confie ma lettre aux quatre vents car tu es partout.
Contrairement au temps compté des tyrans, tu appartiens au temps long de la mémoire, ce fleuve dont les flots inlassablement se battent contre les digues de l’oubli pour raconter les histoires tues de ceux dont on voudrait jusqu’au souvenir de l’existence dans l’abîme de l’indifférence anéanti, dont on voudrait que nul ne porte le deuil.
Pourtant, que les consciences où toute lumière ne s’est peut-être pas éteinte s’y penchent, elles verront que ces histoires n’ont pas pris un pli.
Tu viens dans mes rêves, Ma ; tu ne parles pas mais je lis dans ton regard ce que tu ne dis pas, ce que tu tais. Ton désarroi dans la nuit noire de ta solitude, l’effroi qui te saisissait dans ta cellule glacée quand le bruit de leurs bottes s’en approchait, l’odeur de la mort qu’ils dégageaient, ta détresse d’avoir peut-être à partir entourée d’une telle souillure.
Tu ne parles pas, et j’entends les mots s’incliner en silence devant l’indicible, sans doute par respect pour ta pudeur, mais davantage encore devant la puissance de ta présence, ton refus d’être réduite à ce qu’ils t’ont pris.
Alors, au réveil, je te cherche et je te retrouve ; je retrouve ma grand-mère, la femme au courage insolent, celle qui ne tend pas l’autre joue, n’a jamais rien concédé, ni à l’abattement, ni à l’indignité, celle qui connaissait la vraie vie intimement pour avoir, tant et tant de fois avec elle croisé le fer, la poitrine nue, sans la protection des avantages acquis.
Et pour cela, nous tes enfants savons ce que nous te devons.
Le traumatisme de ta disparition nous a marqués au fer rouge, nous en portons chacun nos cicatrices invisibles, mais quand nous te pleurons nos larmes ont le même goût de la douleur de ta perte.
C’est la lutte pour ta mémoire qui nous a permis de ne pas perdre pied, de ne pas à la peur céder, la peur toujours à l’affût pour prendre aux êtres le plus précieux, leur part d’humanité.
Si tu voyais, Ma, nos compagnes de route, les mères aux cœurs couverts de plaies à force de se cogner contre les cœurs asséchés. Elles sont les folles de la place de Constantine, d’Alger, elles sont plus grandes que la lassitude qui menace leurs corps éprouvés, elles marchent droites dans des rues au dos courbé, elles ne désespèrent pas de les voir un jour se redresser.
Comme leurs sœurs d’Argentine, les folles de la place de mai, elles aussi leurs enfants les ont enfantées.
Il est vrai Ma que nous avons connu notre lot de solitude intime, mais sache que nous ne sommes plus seules. Sur le chemin essentiel de la résistance au silence sur le crime, à l’intolérable consécration de l’injustice, des voix justes s’élèvent fortes de la conviction que toute injustice tue est un affront au sens vrai de la vie.
Aujourd’hui Ma, le visage de ton fils aîné, Kaddour, mon père, continue de traverser nos vies comme une lumière obstinée. Parti trop tôt, mais pas avant de s’être battu comme un lion pour toi, il nous a laissé comme legs cette façon si singulière de tenir debout face à l’injustice, cette fidélité farouche aux absents, ce refus de courber l’échine devant l’oppression. Et parfois, dans le souvenir d’un regard, dans une démarche, dans une façon silencieuse d’aimer ou de protéger les siens, il revient à nous avec une intensité presque douloureuse. Même dans la mort, il continue son combat, celui de la vérité, de la dignité, et de la justice qui t’est due.
Nedjma Benaziza
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Par Amine B



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