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Disparus d'Algérie : quand l'État français choisit ses mémoires

  • il y a 7 minutes
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Soixante ans après les accords d'Évian, des milliers de familles de civils européens enlevés en Algérie en 1962 n'ont toujours reçu aucune reconnaissance officielle. Le refus récent d'Alice Rufo de s'arrêter devant le Mur des Disparus de Perpignan, dénoncé par l'historien et mémorialiste José Castano, rouvre une blessure que la diplomatie franco-algérienne a longtemps préféré tenir close.  

 

Le 8 mai 1945, la répression française à Sétif fit plusieurs milliers de victimes algériennes. Ce fait est documenté, reconnu, commémoré. Le 8 mai 2026, la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo se trouvait à Sétif pour les célébrations officielles organisées avec les autorités algériennes. Personne, côté français, n'évoqua les victimes européennes des violences qui précédèrent ces événements. Personne non plus, trois semaines plus tard à Perpignan, ne fit le détour par le Mur des Disparus, pourtant à quelques centaines de mètres du Mémorial de Rivesaltes qu'elle inaugurait ce 29 mai. Louis Aliot, maire de la ville, et Suzy Simon-Nicaise, présidente du Cercle algérianiste, avaient formulé la demande explicitement. Elle resta sans réponse.  


Dans un texte qui circule depuis ces commémorations, José Castano, auteur de nombreux ouvrages sur la mémoire des Français d'Algérie, pointe cette asymétrie sans détour. Il s'appuie sur une formule de Jacques Derrida placée en exergue : «Seules les victimes auraient éventuellement le droit de pardonner. Si elles sont mortes, ou disparues de quelque façon, il n'y a pas de pardon possible.» Le silence de l'État, dans ce cadre, n'est pas une position neutre. C'est un choix.  


Derrière le Mur des Disparus de Perpignan figurent les noms de civils européens enlevés dans les mois qui suivirent la signature des accords d'Évian du 18 mars 1962. La paix était officiellement en vigueur. Les enlèvements, eux, se poursuivirent. Des hommes, des femmes, des enfants furent emmenés sans que leurs familles sachent jamais où, ni comment. Des témoignages concordants ont établi que certains d'entre eux étaient encore détenus plusieurs années après les faits, dans des camps dont l'existence ne fut jamais officiellement reconnue. Ces familles, rappelle Castano, «écrivirent, suppliaient, imploraient» aux autorités civiles, aux responsables militaires, aux organisations humanitaires. Elles ne reçurent que «le silence. Un silence administratif. Un silence politique. Un silence qui allait durer des décennies.»  


L'État français n'a jamais comptabilisé ces disparitions, ni formulé la moindre demande d'explication à Alger. Le dossier a été avalé par la logique de la réconciliation bilatérale, dans laquelle toute revendication mémorielle pieds-noirs risquait d'être interprétée comme une manœuvre politique. Ce que Castano dénonce n'est pas l'équivalence des mémoires, notion qui a longtemps servi à bloquer toute discussion sérieuse. Il ne demande pas que la répression du 8 mai 1945 soit relativisée. Il note qu'un geste de compassion sans incidence diplomatique a été refusé deux fois de suite à des familles qui attendent depuis soixante ans. «L'oubli est la seconde tombe», écrit-il. «Et la mémoire est la dernière patrie des disparus.»  


Le contexte franco-algérien complique ce qui pourrait sembler anodin. Depuis 2021, les relations bilatérales alternent crises consulaires, rappels d'ambassadeurs et tentatives de normalisation. Dans ce climat, chaque geste mémoriel côté français est pesé à l'aune de son effet sur Alger. Le Mur des Disparus n'entre dans aucun protocole, ne figure dans aucune feuille de route diplomatique. Ces familles n'ont pas d'interlocuteur. Pas de commission, pas de groupe de travail bilatéral. Un mur dans une ville du sud de la France, et des noms que personne du côté de l'État n'est encore venu lire.  


Amine B.  


 
 
 
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