Féminicides en Algérie : deux femmes assassinées en pleine journée
- il y a 5 minutes
- 2 min de lecture

En Algérie, les féminicides ne sont plus des drames isolés mais le symptôme d’une violence qui s’installe durablement dans l’espace public comme dans la sphère familiale. Les meurtres récents d’une jeune infirmière à Batna et d’une professeure de droit à Sidi‑Belabbès rappellent, avec une brutalité glaçante, l’urgence de nommer ce crime et de reconnaître qu’il vise les femmes parce qu’elles sont des femmes.
Nour El‑Yakin Kedouar avait 23 ans. Infirmière au service des urgences du CHU de Batna, elle sort comme chaque jour pour déjeuner en ville, ce 14 juin. En pleine rue, un homme l’attaque et la poignarde. Transportée d’urgence à l’hôpital, elle lutte quatre jours avant de succomber à ses blessures, laissant ses collègues et tout l’établissement dans un état de sidération. Les raisons du meurtre restent inconnues, même si des sources locales évoquent une tentative de vol qui aurait mal tourné.
À Sidi‑Bel‑Abbès, quelques jours plus tôt, une professeure de droit de 40 ans est tuée par son mari. L’homme, qui la menaçait depuis longtemps, l’aurait surprise en ville avant de la poignarder. Selon El Khabar, il ne supportait pas qu’elle envisage de se séparer après quinze ans de mariage. Sans emploi, en proie à des troubles psychiques, il a fini par assassiner la mère de ses enfants en pleine rue.
Ces deux crimes, que certains relégueraient à la rubrique des faits divers, relèvent pourtant clairement du féminicide : des femmes tuées parce qu’elles sont des femmes, parce qu’elles sont perçues comme vulnérables dans l’espace public ou comme insoumises dans l’espace familial.
Depuis plusieurs années, les violences contre les femmes s’installent dans le paysage algérien avec une inquiétante banalité. Les agressions au couteau se multiplient dans les rues, souvent liées à la délinquance, à la drogue ou à la précarité, mais les attaques ciblant spécifiquement les femmes — pour un sac, un bijou, une séparation, un refus — deviennent presque routinières.
Les associations féministes recensent chaque année plusieurs dizaines de femmes tuées, souvent dans l’indifférence générale, faute de statistiques officielles et d’une reconnaissance juridique du phénomène. Car en Algérie, le féminicide n’existe pas dans la loi. Les assassins présumés de Batna et de Sidi‑Bel‑Abbès seront jugés, mais pour homicide ordinaire, sans que soit pris en compte le mobile sexiste pourtant évident dans de nombreux cas.
Les militantes réclament depuis longtemps l’inscription du féminicide dans le code pénal, des peines aggravées lorsque le meurtre est motivé par le genre, ainsi qu’une véritable protection des femmes menacées, trop souvent ignorées lorsqu’elles signalent des violences.
Plusieurs pays ont déjà franchi ce pas, mais l’Algérie reste en retard, alors même que les violences se multiplient et que les appels à agir se font plus pressants. Ces deux meurtres ne sont pas des accidents isolés : ils révèlent un malaise social profond, nourri par la précarité, l’absence de prise en charge psychologique, la persistance d’une culture patriarcale et les failles d’un système judiciaire qui protège encore trop mal celles qui tentent simplement de vivre, de travailler ou de se libérer.
Essaïd Wakli