Harraga : « Ils partent parce qu'ils ont envie de vivre »
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Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Farida Souiah, chercheuse spécialiste des migrations au Maghreb, a accordé un long entretien à AlternaTV. Elle y retrace l'histoire du phénomène, déconstruit les clichés et décrit une réponse politique algérienne restée largement sécuritaire.
Le terme lui-même porte la violence de la chose. «Harga» désigne une migration qui brûle l'ordre légal, qui franchit sans s'arrêter à la barrière des frontières. Dans les imaginaires, on disait que les candidats au départ brûlaient leurs papiers d'identité pour échapper à l'expulsion en cas d'arrestation. « Mais beaucoup d'entre eux n'ont même pas de passeport au premier abord pour pouvoir le brûler », rappelle Farida Souiah. Ce qui brûle, c'est surtout « cet ordre légal qui les empêche de migrer en première instance ».
Le phénomène n'est pas propre à l'Algérie. Les dialectes marocains et tunisiens utilisent le même mot. Il commence à prendre de l'ampleur dans les années 2000. Un journaliste algérien, Arisraf, situait les premières embarcations entre 2003 et 2004. Depuis, les données sont lacunaires par définition. «Les harraga veulent échapper au contrôle», rappelle la chercheuse. On ne les compte pas comme on compte des étudiants munis d'un titre de séjour.
Ce qu'on possède comme statistiques, ce sont les arrestations. Du côté algérien, les gardes-côtes publient des bilans opérationnels. Depuis 2023, le ministère de la Défense agrège dans la même catégorie les ressortissants subsahariens interceptés sur le sol algérien et les Algériens qui tentent de partir. « Ça montre une vision assez étrange du phénomène », juge Souiah. En cherchant dans les bilans hebdomadaires, on peut reconstituer une courbe. En 2015, environ 1 500 personnes étaient arrêtées. Le pic de 2020 approchait les 8 000. Pour 2025, le chiffre dépasse 7 600.
De l'autre côté de la Méditerranée, Frontex recense les « détections » par nationalité. En 2020-2021, plus de 13 000 Algériens ont été interceptés aux frontières extérieures de l'Union européenne. Ces deux séries convergent pour dessiner une tendance, sans jamais en épuiser la réalité. « Ce sont les chiffres d'une sous-estimation », précise la chercheuse. Manquent ceux qui ont réussi à passer sans être détectés et, surtout, ceux qui ont péri en mer sans être identifiés.
Sur les routes migratoires, la géographie est presque invariable. Depuis l'Algérie, c'est l'ouest qui domine : l'Oranie vers l'Espagne. Sur l'ensemble des arrestations enregistrées par Frontex depuis 2009, plus de 84 000 personnes sont parties par cette voie occidentale. Une minorité tente la route orientale vers l'Italie. Plus rare encore, la route « des Balkans », qui consiste à rejoindre d'abord la Turquie, puis à emprunter les corridors qu'utilisent les migrants afghans pour entrer en Europe par la Grèce. « C'est un cheminement très périlleux », note Souiah. Les départs se font en pleine nuit, pour éviter d'être arrêtés. La mer n'est pas toujours calme.
Pour comprendre pourquoi ces jeunes partent ainsi, il faut d'abord se demander pourquoi ils n'ont pas d'autre choix. L'histoire de la migration algérienne remonte au début du XXe siècle. Jusqu'en 1973, c'était une migration de main-d'œuvre sans contingent de qualifiés, qui tourna beaucoup. Les gens partaient, revenaient. Le visa entre la France et l'Algérie n'est apparu qu'à la fin des années 1980. « Avant, il n'y avait pas besoin de visa pour venir en France. C'est une invention relativement récente », rappelle la chercheuse. Depuis, les politiques européennes ont progressivement fermé les voies légales. Quand Souiah commença ses enquêtes de terrain pour sa thèse, elle posa systématiquement la question. Certains avaient demandé un visa une, deux, trois, cinq fois. D'autres n'avaient jamais fait la démarche. « Le visa, disaient-ils, c'est pas pour des gens comme moi.»
La raison est en grande partie économique. Une économie informelle, des revenus instables, sans protection sociale, dans un pays où la vie est chère par rapport aux salaires. « Moi j'ai envie d'une maison, d'une femme, des enfants, de pouvoir subvenir aux besoins de ma famille. Ça leur semble en Algérie impossible.» Ce n'est pas un désir d'eldorado. Aucun de ses interlocuteurs ne pensait que de l'autre côté ce serait facile. Un lui avait dit simplement : « On m'appelle l'Arabe en France et je reste pas ici.» Quelqu'un qui sait qu'il peut dormir sous un pont, subir du racisme, et qui part quand même.
Il y a aussi ce que les chercheurs appellent les « imaginaires migratoires ». L'Algérie est un pays de migration ancienne. Le mythe de la réussite par la migration s'est construit sur plusieurs générations. Souiah cite le sociologue Abdelmalek Sayyed et son article « L'immigration ou les paradoxes de l'altérité », qui décrivait dès les années 1970 ce « mensonge collectif » où les candidats au départ ne voulaient pas entendre parler des difficultés de la migration. Deux chansons de raï en portent la trace. L'une et l'autre racontent la même histoire : le migrant qui ment à sa famille restée au pays, et le drame qui s'ensuit. « Ça participe à faire croire qu'on peut réussir par la migration.»
Le risque de la traversée lui-même est intégré différemment. « Certains ont un peu cette attitude : si Dieu veut, je passerai de l'autre côté. » Ce n'est pas de l'inconscience. C'est une prise de risque que la sociologie de la jeunesse décrit comme caractéristique des jeunes hommes en général. Et puis il y a les réseaux de quartier. À l'ouest, les embarcations sont souvent auto-organisées. Les candidats cotisent. Celui qui navigue veut, lui aussi, rester de l'autre côté. « C'est pas quelqu'un qui fait son affaire en faisant des allers-retours.»
La réponse des autorités algériennes est restée largement sécuritaire. Au départ, le déni. Puis la réduction du phénomène à une cause purement économique, avec parfois l'accusation implicite d'un manque de patriotisme. En 2009, le code pénal a introduit un délit de sortie illégale du territoire, que Souiah place en contradiction avec l'article 13 de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Les gardes-côtes arrêtent, les comparutions immédiates s'enchaînent, par barque entière. « Quelqu'un qui est prêt à risquer sa vie, est-ce que six mois de prison va lui faire peur ?» Elle n'a jamais rencontré quelqu'un à qui la perspective pénale ait traversé l'esprit au moment de partir.
Ce qui peut être dissuasif, selon elle, c'est d'avoir vécu un drame en mer. Elle a rencontré un jeune dont l'embarcation s'était retournée, qui avait perdu des gens. « Pendant deux ans, je me suis dit que je n'essaierais plus jamais », lui avait-il confié. Puis les pensées étaient revenues. Il se battait contre lui-même. Certains ont tenté la traversée cinq ou six fois. « Ce sont des sommes importantes. Parfois des bijoux de famille vendus.»
Des dispositifs d'accès au microcrédit auraient été annoncés pour les jeunes ayant tenté la mer. Souiah n'a pas trouvé de bilan sur leur mise en œuvre. « Il y a pas eu que la réponse purement sécuritaire, mais on sait pas du tout mesurer quelle autre réponse il y a eu.»
Sur la question du trafic organisé, elle réserve son jugement. Elle a documenté surtout des départs auto-organisés à l'ouest, sans passeur au sens strict. « Rien ne dit qu'elles ne sont pas prises dans des trafics plus gros. Mais là, je n'ai pas de données étayées.» Ce qui est documenté pour d'autres frontières, en revanche, c'est que la multiplication des dispositifs de surveillance pousse au développement de filières plus organisées et parfois prédatrices. La Libye en a été l'exemple le plus visible.
Elle conclut sans optimisme de façade. « C'est un phénomène migratoire qui est là pour durer, parce que ce sont vraiment des changements structurels qu'il faudrait voir intervenir.» Elle cite la Tunisie post-révolution : en 2015, malgré un vrai changement politique, les jeunes tentaient encore de partir. « La démocratie, ça ne veut pas dire la justice sociale.» Ce qu'il faut reconstruire, selon elle, c'est la possibilité pour chacun de se projeter dans une vie stable au pays, et peut-être aussi « les mythes sociaux de réussite dans le pays ». L'ascenseur social, en France même, est « complètement cassé ». En Algérie, le sentiment qui ressort de ses entretiens est celui de jeunes qui se vivent comme « les perdants au sein de ce système, dès le départ ». Ils partent, dit-elle, parce qu'ils ont « envie de vivre, pas de survivre ».
Amine B.



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