Journalistes candidats : le tabou qui dérange un système et ses élites
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L’hostilité soudaine qui vise plusieurs journalistes ayant choisi de se présenter aux législatives de juillet 2026 en Algérie révèle bien plus qu’un simple débat sur l’engagement politique des professionnels des médias. Elle met à nu un malaise profond : celui d’une société qui peine à accepter que ses propres forces vives puissent franchir le pas de la participation citoyenne, et d’un système qui préfère maintenir les journalistes dans un rôle périphérique plutôt que de les voir entrer dans l’arène politique.
Le dénigrement dont ils font l’objet n’est pas anodin. Il traduit une volonté diffuse de rappeler à ces journalistes leur place supposée : commenter la politique, mais ne jamais y prendre part. Dans un pays où la parole publique est étroitement surveillée, où les médias indépendants sont fragilisés et où la précarité structurelle du métier est devenue la norme, le passage d’un journaliste à la politique est perçu comme une transgression. Il dérange parce qu’il introduit une variable incontrôlable dans un champ politique verrouillé, où les profils atypiques, autonomes et informés sont rarement les bienvenus.
Les attaques ciblant leur niveau de vie s’inscrivent dans cette logique. Elles reposent sur un argument populiste, facile à mobiliser et redoutablement efficace pour discréditer. Accuser un journaliste de vouloir “s’enrichir” en se présentant aux élections revient à lui retirer toute légitimité morale, à réduire son engagement à une ambition personnelle et à détourner l’attention des véritables enjeux. Dans un contexte où les salaires des journalistes oscillent souvent entre 40 000 et 70 000 dinars, où la précarité est devenue un état permanent et où les médias indépendants sont étranglés économiquement, cette rhétorique trouve un écho immédiat. Elle permet de transformer une démarche citoyenne en soupçon d’opportunisme, tout en renforçant l’idée que le journaliste doit rester pauvre, vulnérable et silencieux. C’est une manière de lui rappeler que son rôle n’est pas de participer à la décision politique, mais de rester cantonné à la marge.
Plus surprenant encore est le fait que certains intellectuels participent à ce harcèlement symbolique. Leur réaction s’explique par un mélange de réflexes de pureté politique, de jalousie symbolique et d’immobilisme. Une partie de l’élite intellectuelle algérienne considère que toute participation aux institutions actuelles relève de la compromission, ce qui conduit à suspecter systématiquement toute initiative politique, même lorsqu’elle émane de profils engagés, formés et porteurs d’une vision pluraliste. À cela s’ajoute un inconfort face à des journalistes qui, en entrant en politique, deviennent visibles, influents et capables de transformer leur capital critique en capital politique. Leur démarche renvoie à certains intellectuels leur propre retrait, leur incapacité à occuper l’espace politique autrement que par la parole ou la dénonciation. Enfin, il existe une forme de mépris intériorisé envers le métier de journaliste, perçu comme un “petit métier”, sans vocation politique, ce qui renforce l’idée que ces professionnels n’auraient pas la légitimité pour prétendre à des responsabilités publiques.
Ce rejet est d’autant plus paradoxal que le paysage politique algérien reste largement dominé par des mouvances islamistes, bien implantées socialement, soutenues par des réseaux religieux et financiers, et souvent plus proches des agendas régionaux que de l’Algérie plurielle et moderne que beaucoup appellent de leurs vœux. Face à elles, les forces démocratiques, modernistes et laïques peinent à se structurer, affaiblies par des années de répression, de divisions internes et de désaffection citoyenne.
Dans ce contexte, l’entrée de journalistes — souvent mieux formés, plus connectés à la société, porteurs d’une culture pluraliste et conscients des enjeux démocratiques — devrait être perçue comme une opportunité. Leur présence pourrait contribuer à rééquilibrer un champ politique déséquilibré, à introduire des voix nouvelles et à offrir une alternative crédible à la domination islamiste. Pourtant, au lieu de les encourager, une partie de la société les stigmatise, comme si l’idée même d’une élite citoyenne moderne faisait peur ou menaçait des équilibres traditionnels.
Le dénigrement des journalistes candidats n’est donc pas un simple épisode polémique. Il révèle un pays qui décourage ses propres forces vives, un système qui préfère les acteurs dociles aux profils autonomes, une élite intellectuelle parfois paralysée par son propre scepticisme, et une société où le cynisme a remplacé l’espoir. Il montre aussi combien l’imaginaire collectif reste marqué par l’idée que le journaliste doit rester en marge, sans ambition politique, sans pouvoir réel, sans capacité d’action. Pourtant, encourager ces journalistes serait un pas vers une Algérie plus pluraliste, plus moderne et plus représentative de sa diversité réelle. Leur engagement pourrait contribuer à ouvrir un espace politique saturé, à renouveler les pratiques et à offrir une alternative à ceux qui refusent de voir l’avenir du pays confisqué par des forces conservatrices ou identitaires. En les attaquant, c’est finalement la possibilité d’un renouveau politique que l’on fragilise.
Lila M



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