L’Algérie face à ses ombres : 23 terroristes neutralisés, et une Charte qui n’a jamais vraiment refermé la page
- il y a 1 jour
- 3 min de lecture

L’annonce par l’Armée nationale populaire, au premier semestre 2026, de la « neutralisation » de 23 terroristes et de l’arrestation de 147 soutiens rappelle une réalité que le discours officiel tente d’évacuer depuis deux décennies : le terrorisme n’a jamais totalement disparu en Algérie. Il s’est transformé, fragmenté, parfois dissous dans des réseaux criminels qui prospèrent dans les marges de l’économie informelle. Cette persistance interroge directement la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, présentée en 2005 comme l’outil définitif pour « tourner la page » de la décennie noire. Or, les chiffres publiés par l’ANP montrent que la page n’a pas été refermée : elle a été simplement réécrite, avec des zones d’ombre soigneusement préservées.
La Charte avait été conçue comme un compromis historique : amnistier les anciens combattants islamistes qui déposaient les armes, protéger les forces de sécurité contre toute poursuite, interdire les enquêtes sur les disparitions forcées et criminaliser toute critique publique de ce dispositif. En échange, l’État promettait la paix civile. Vingt ans plus tard, la question se pose avec une acuité renouvelée : la Charte a‑t‑elle éradiqué le terrorisme ou a‑t‑elle surtout institutionnalisé l’impunité et l’oubli ? Les chiffres de 2026 semblent pencher vers la seconde hypothèse. Les groupes armés ne sont plus ce qu’ils étaient dans les années 1990, mais ils existent encore, sous des formes résiduelles, parfois liées à des trafics transfrontaliers, à la contrebande ou à des réseaux criminels qui utilisent les mêmes routes, les mêmes complicités, les mêmes logiques de clandestinité.
Cette continuité n’est pas un hasard. En refusant toute justice transitionnelle, en empêchant l’établissement de la vérité sur les crimes commis par toutes les parties, en interdisant aux familles de disparus de réclamer des comptes, la Charte a figé un système où les responsabilités ne sont jamais pleinement assumées. L’impunité, devenue principe juridique, a produit un effet durable : elle a affaibli la culture de la responsabilité et laissé intactes les structures de pouvoir qui avaient prospéré dans l’économie de guerre. Dans ce contexte, la persistance de foyers terroristes n’est pas une anomalie mais un symptôme. Un pays qui interdit de nommer les violences passées peine à comprendre les violences présentes.
Les chiffres de l’ANP révèlent aussi un autre phénomène : la porosité entre terrorisme résiduel et criminalité organisée. Les soutiens arrêtés ne sont pas seulement des relais idéologiques ; ils sont souvent des acteurs de l’économie informelle, des passeurs, des logisticiens, des intermédiaires qui naviguent entre plusieurs univers : celui de la contrebande, celui des réseaux financiers clandestins, celui des trafics transnationaux. La frontière entre terrorisme et criminalité n’est plus nette. Elle ne l’a peut‑être jamais été. Mais la Charte, en imposant l’oubli comme politique d’État, a empêché d’analyser cette continuité.
L’État affirme que la paix civile est acquise, mais les chiffres montrent qu’elle est surveillée, contrôlée, parfois fragile. La neutralisation de 23 terroristes n’est pas un détail statistique : c’est la preuve que la violence armée subsiste, même si elle n’a plus la capacité de déstabiliser le pays. La question est alors inévitable : peut‑on parler de paix lorsque les causes profondes du conflit n’ont jamais été examinées ? Peut‑on parler de réconciliation lorsque les familles de disparus sont réduites au silence ? Peut‑on parler d’éradication du terrorisme lorsque l’État continue de combattre des groupes dont l’existence contredit son propre récit ?
La Charte pour la paix et la réconciliation nationale a permis d’éviter une reprise du conflit, mais elle n’a pas permis de construire une mémoire collective, ni une justice capable de prévenir les dérives futures. En imposant l’impunité, elle a consolidé un modèle où les zones d’ombre deviennent des espaces de reproduction de la violence, sous des formes nouvelles. Les chiffres de 2026 ne disent pas seulement que le terrorisme existe encore ; ils disent que l’oubli n’a jamais été une politique durable. Les blessures non traitées finissent toujours par ressurgir, parfois dans les marges, parfois dans les chiffres secs d’un communiqué militaire.
Nadia B



Commentaires