La diaspora algérienne interpelle Tebboune : « Place aux actes »

Pris au mot après sa déclaration de Berlin sur le retour des opposants, le président algérien est invité à joindre la parole aux actes. Les signataires, établis en France, au Canada, aux États-Unis et en Belgique, demandent la fin des interdictions de circuler et l'abrogation de l'article 87 bis du code pénal.
Le 16 juillet 2026, à Berlin, devant des membres de la communauté algérienne établie en Allemagne, Abdelmadjid Tebboune assurait que les opposants installés à l'étranger étaient « les bienvenus » dans leur pays. Six jours plus tard, la réponse arrive sous la forme d'une lettre ouverte. Plusieurs dizaines d'Algériens de la diaspora, établis en France, au Canada, aux États-Unis et en Belgique, prennent le président au mot et lui demandent de traduire sa déclaration en garanties vérifiables.
Le texte, signé par des personnalités « de diverses sensibilités » selon ses auteurs, ne conteste pas la parole présidentielle. Il en acte au contraire la portée, puisqu'elle reconnaît, écrivent les signataires, « qu'il est légitime de s'opposer aux politiques publiques et de proposer des alternatives pour l'avenir du pays ». Mais la suite de la lettre dit toute la méfiance accumulée. Un retour en Algérie, rappellent-ils, « pourrait se traduire, pour nous, par une arrestation, des poursuites judiciaires ou d'autres mesures restrictives en raison de nos opinions, de nos prises de position publiques et de notre engagement politique ».
Les signataires posent trois conditions. La première concerne la liberté de circulation, avec la fin des « entraves administratives liées à la délivrance des documents de voyage », des interdictions d'entrée sur le territoire national qu'ils qualifient d'illégales, et des interdictions de sortie du territoire (ISTN) « prononcées sans décision de justice et pour des durées arbitraires ». Ces mesures, régulièrement documentées par les organisations de défense des droits humains, ont notamment frappé ces derniers mois des journalistes et des militants associatifs restés en Algérie.
La deuxième condition vise une pratique rarement évoquée publiquement. Les auteurs demandent l'abandon des procédés « consistant à contraindre certains militants à signer un document de "repentance" et de renoncement à leurs convictions comme condition, implicite ou explicite, de leur retour au pays ». La formule est cinglante dans sa sobriété. « Les opinions politiques ne constituent pas un délit pour lequel il faudrait demander pardon », écrivent-ils.
La troisième condition touche au cœur du dispositif pénal algérien. Les signataires réclament l'abrogation des « dispositions de loi liberticides », au premier rang desquelles l'article 87 bis du code pénal, dont la définition extensive du terrorisme sert de fondement à de nombreuses poursuites contre des voix critiques. L'appel présidentiel aux opposants ne pourra se concrétiser, estiment-ils, tant que subsistera un texte « qui criminalise précisément cette expression politique que vous affirmez aujourd'hui reconnaître comme légitime ».
La lettre élargit ensuite le propos au-delà de la diaspora. « Cette adresse faite aux opposants établis à l'étranger ne peut être dissociée de mesures similaires en faveur des opposants vivant en Algérie », écrivent les auteurs, qui suggèrent « l'adoption d'une amnistie générale en faveur des détenus politiques et d'opinion, ainsi que de toutes les personnes poursuivies ou condamnées pour l'exercice pacifique de leurs droits et libertés ». Une revendication portée de longue date par les familles de détenus et les collectifs de défense des libertés, restée jusqu'ici sans écho officiel.
Parmi les premiers signataires figurent l'économiste Omar Bouraba et le militant Kamel Lakhdar Chaouche, établis en France, ainsi que Mouloud Boumghar, Hakim Addad, Aziz Bensadek ou encore Kahina Redjala. Depuis le Canada, on relève les noms de Lazhar Zouaimia, ancien détenu arrêté en 2022 lors d'un séjour en Algérie, de Mahfoudh Messaoudene et de Fatima Benagdi. Arezki Ighemat signe depuis les États-Unis, Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme contraint à l'exil, depuis la Belgique. La liste mêle universitaires, militants associatifs et figures du hirak de 2019, dont plusieurs font l'objet de poursuites en Algérie.
Le ton général de la lettre évite soigneusement la rupture. Les signataires assurent que « l'amour de l'Algérie ne se mesure pas à l'absence de critique » et que la diaspora « ne renoncera jamais à faire entendre sa voix dans l'intérêt de la patrie et du peuple algérien ». Ils vont jusqu'à concéder que la déclaration de Berlin « pourrait ouvrir la voie à un climat de confiance entre l'État et la diaspora, si elle venait à être suivie d'effets concrets ».
La déclaration de Berlin intervenait deux semaines après des élections législatives marquées par une abstention record, et alors que plusieurs dossiers de ressortissants binationaux empoisonnent les relations d'Alger avec Paris et Ottawa. « En tant que premier responsable de l'État, il vous appartient désormais de joindre les actes à la parole », concluent les signataires, qui attendent du président des garanties permettant à tous les Algériens, « quelles que soient leurs convictions, de retrouver leur pays ou d'y vivre sans crainte d'exercer leurs libertés fondamentales ».



KHALED ROUABAH



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