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Nassera Dutour à l'ONU : « Aucun État ne doit pouvoir punir dans le silence »

il y a 7 heures
4 min de lecture
Rassemblement : Nassera Dutour tenant le portrait de son fils disparu, Amine Amrouche
Rassemblement : Nassera Dutour tenant le portrait de son fils disparu, Amine Amrouche

Refoulée de son propre pays en juillet 2025, privée depuis de toute explication écrite, Nassera Dutour est revenue le 24 septembre devant le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, à Genève. La présidente du CFDA y a dénoncé une interdiction d'entrée jamais justifiée et la fermeture, en mars, des locaux de SOS Disparus, où des milliers de dossiers restent sous scellés. Elle y voit des représailles contre trente ans de coopération avec les Nations unies.


Un an après avoir dénoncé son refoulement devant le Conseil des droits de l'homme, Nassera Dutour est revenue à la même tribune, le 24 septembre. La 25e réunion de la 63e session était consacrée au rapport annuel du Secrétaire général sur la coopération avec l'ONU. La présidente de la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées (FEMED), mère d'Amine, arrêté et disparu en 1997, y a exposé le cas de l'Algérie et les pressions croissantes sur les défenseurs des droits humains. Elle conduisait une délégation de la FEMED et du Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA), composée de familles de disparus, également présente aux travaux du Comité des disparitions forcées (31e session) et du Groupe de travail sur les disparitions forcées (140e session).


Le 30 juillet 2025, quelques semaines après la 59e session du Conseil, où elle siégeait dans la délégation de l'Alliance féministe francophone, Nassera Dutour atterrit à l'aéroport d'Alger avec son passeport algérien. La police aux frontières la retient environ trois heures, sans lui donner de raison, puis la fait monter dans un vol Air France pour Paris. Ses passeports ne lui sont rendus qu'à bord, selon la FIDH. Le 29 août, des experts indépendants mandatés par l'ONU écrivent aux autorités algériennes à ce sujet.


Les autorités s'abritent depuis derrière une interdiction d'entrée qui remonterait à novembre 2021. Nassera Dutour affirme n'en connaître ni le fondement juridique ni la décision elle-même, et rappelle qu'elle est pourtant venue plusieurs fois en Algérie entre 2021 et 2025. Ses avocats ont saisi la justice administrative d'Alger en août 2025. Avant l'audience fixée au 26 janvier 2026, ils relevaient que le ministère de l'Intérieur, dûment notifié, n'avait déposé aucun mémoire en défense. À Genève, elle a dit que tous ses recours étaient restés sans effet.


En mars 2026, c'est son association qui a été visée à son tour. Le 16 mars, vers 13h30, des policiers de la circonscription de Sidi M'hamed se présentent au siège de SOS Disparus, rue Mustapha Ben Boulaïd, avec un arrêté de scellement. La décision administrative, datée du 12 mars, invoque l'absence d'autorisation préalable. Amnesty International rappelle que l'association était tolérée à Alger depuis plus de vingt ans, que la pression avait commencé à monter en 2024, avec deux interdictions policières d'événements, et que la loi 12-06 sur les associations sert de nouveau de fondement. Elle ajoute que le droit international n'exige pas d'enregistrement pour protéger une association. Selon Nassera Dutour, la fermeture est intervenue dix jours après la transmission au gouvernement, par le Groupe de travail de l'ONU, de nouveaux cas identifiés par le CFDA. Des milliers de dossiers non numérisés sont restés à l'intérieur, dit-elle, inaccessibles et menacés. Le 18 mars, lors du rassemblement hebdomadaire des familles, cinq proches de disparus ont reçu l'ordre de se disperser devant un important dispositif policier, d'après MENA Rights Group.


En mai, des experts de l'ONU ont étendu le constat. Dans un communiqué du 13 mai, des rapporteurs spéciaux et des membres du Groupe de travail sur les disparitions forcées font état d'une « répression présumée » contre des proches de disparus et des militants du CFDA et de SOS Disparus. Ils réclament que le sort de Rachid Ben Nakhla, arrêté selon leurs informations en avril, soit immédiatement révélé et qu'il soit libéré. Ils rappellent aussi qu'une détention que l'État refuse de reconnaître peut constituer une disparition forcée, même de courte durée. Ils demandent enfin la réouverture des locaux de SOS Disparus et disent être en contact avec le gouvernement algérien. À notre connaissance, Alger n'a pas répondu publiquement.


Les familles de disparus se heurtent par ailleurs, depuis vingt ans, à l'ordonnance 06-01, entrée en vigueur en février 2006 pour appliquer la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Son article 45 interdit les poursuites contre les membres des forces de sécurité, et son article 46 punit de trois à cinq ans de prison quiconque exploite les blessures de la « tragédie nationale » pour nuire aux institutions. Des organisations ont indiqué au Comité des droits de l'homme de l'ONU que le gouvernement reconnaissait 8 023 cas de disparitions. Le Comité avait demandé, en 2018, que l'article 45 ne prive pas les victimes d'un recours effectif.


À l'ONU, la FIDH relevait en octobre 2025 que la résolution adoptée le mois précédent par le Conseil sur la coopération avec les Nations unies ne reconnaît pas expressément le droit de rentrer dans son propre pays, et citait le cas de Nassera Dutour comme exemple de ce vide. MENA Rights Group a saisi le Secrétaire général de sa situation le 15 avril 2026, en vue du rapport annuel sur les représailles. Son nom n'apparaît pourtant pas dans le rapport présenté le 24 septembre. Elle l'a dit à la tribune, en ajoutant que les faits demeurent.


Elle demande donc au Secrétaire général et au Haut-Commissariat de les reconnaître comme des actes d'intimidation et de représailles liés à sa coopération, vieille de trente ans, avec les instances onusiennes. Elle appelle aussi les États à demander à l'Algérie de lever l'interdiction d'entrée, de rouvrir les locaux de SOS Disparus et de cesser d'intimider les familles et les défenseurs qui travaillent avec l'ONU.


Elle a conclu en ces termes : « Coopérer avec les Nations Unies est un droit. Aucun État ne doit pouvoir le punir dans le silence. »


Khaled ROUABAH


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