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« Nous défendons l'homme, et non pas le projet politique » : quatre ans après, l'Algérie se souvient d’Ali-Yahia Abdennour

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Il a défendu des berbéristes, des communistes, des islamistes et des démocrates, souvent dans la même semaine, toujours au nom du même principe. L'Algérie lui a rendu hommage le jour de sa mort avec l'unanimité qu'elle réserve aux hommes qu'elle n'a pas su écouter de leur vivant. Abdennour Ali-Yahia avait cent ans.  


« Le concept de dignité humaine est la clef de voûte de la société et son contraire est l'humiliation. Lorsque l'homme est humilié, il oublie qu'il est habité par la vie et la risque. Que se redresse l'homme humilié ! ». Ces lignes, tirées de l'avant-propos de son ouvrage La Dignité humaine, ne sont pas une déclaration de principe abstraite. Elles sont le résumé d'une existence entière passée à tenir cette promesse, souvent seul, souvent contre tous, dans un pays qui a longtemps préféré éliminer ceux qui posaient les mauvaises questions plutôt que d'y répondre.  

 

Abdennour Ali-Yahia s'est éteint le 25 avril 2021 à son domicile d'Alger, trois mois après avoir soufflé cent bougies. Quatre ans après, pendant que ses héritiers naturels occupent des cellules qu'il a lui-même connues, son nom continue de traverser les débats algériens sur l'État de droit comme une référence incommode.  

 

Né le 18 janvier 1921 à Aït Yahia, dans les hauteurs kabyles du Djurdjura, il avait d'abord été instituteur, comme son père. Mobilisé en février 1943, il débarque avec la 2e DB le 15 août 1944 à Saint-Tropez, fait la jonction avec les Américains, est blessé lors de l'opération et transféré à l'hôpital de Toulouse. Il rentre décoré de la croix de guerre pour découvrir que la France célèbre la victoire sur le nazisme en massacrant des Algériens. Sétif, Guelma, Kherrata, mai 1945 : ces noms lui ouvrent les yeux, selon ses propres mots, sur «la condition de peuple dominé, humilié». Le mot « humiliation » ne le quittera plus. Il devient le fil rouge de toute sa jurisprudence morale, le point de départ d'une pensée qui refuse de séparer la dignité de l'individu de la liberté du peuple.  

 

En 1945, il entre au PPA-MTLD avant de prendre ses distances lors de la crise berbériste de 1949, quand la direction refuse d'inscrire la dimension berbère dans la définition de la nation algérienne. Cette rupture précoce dit déjà tout de l'homme : il ne plie pas devant une ligne de parti quand elle contredit sa conviction intime que l'identité d'un peuple ne se décrète pas dans un bureau. En 1955, il rejoint le FLN et devient l'un des interlocuteurs de Larbi Ben M'hidi et d'Abane Ramdane dans la préparation de la grève générale de huit jours du 28 janvier 1957, qui devait coïncider avec l'ouverture du débat algérien à l'ONU à New York. Arrêté le 7 janvier 1957, il passe quinze jours à la DST de Bouzaréah avant d'être conduit de camp en camp, de Berrouaghia à Paul Cazelles à Aïn Oussera, puis à Bossuet à Oran.  

 

L'indépendance acquise, son parcours emprunte des détours que la mémoire officielle préfère ignorer et que ses admirateurs postérieurs peinent parfois à assumer. Député de Tizi Ouzou à l'Assemblée constituante, il rejoint la rébellion d'Aït Ahmed en 1963 avant de se rallier à Ben Bella, puis d'approuver le coup d'État du 19 juin 1965. Nommé ministre des Travaux publics et des Transports, puis de l'Agriculture et de la Réforme agraire, il quitte le gouvernement en mars 1968 après de violents accrochages avec Kaïd Ahmed au sujet du projet de révolution agraire. À quarante-sept ans, il reprend des études de droit et ouvre un cabinet au centre d'Alger qui devient, selon l'historien René Gallissot, un centre de contacts politiques en dehors du FLN. Cette reconversion tardive et délibérée ressemble à une conversion au sens propre : l'homme de parti cède la place à l'homme de droit, et ce glissement ne sera jamais inversé.  

 

C'est de cette trajectoire cahoteuse, faite d'engagements successifs et de ruptures assumées, que naît une pensée politique que nul ne peut réduire à une étiquette. Dans un discours au congrès de la LADDH en 2005, il formule le diagnostic qui structure toute son œuvre : « L'indépendance du pays en 1962 a engendré des dirigeants qui ont confondu État, nation, peuple, socialisme et capitalisme d'État. Le régime politique qui devait libérer les hommes, après avoir libéré le peuple, a anesthésié la volonté populaire, étouffé toute vie politique démocratique, confisqué le pouvoir », avant d'ajouter avec une précision clinique que quatre voies sont laissées à ceux qui défendent la démocratie : « le silence, l'exil, la vie clandestine et la répression, qui visent non pas à résoudre les problèmes mais à éliminer ceux qui les posent ». Ali-Yahia a personnellement traversé trois de ces quatre voies. Sa conclusion politique en découle naturellement : « Il n'y aura pas de réforme de la justice tant que le pouvoir est concentré aux mains d'une seule personne. Il faut non pas un changement dans le régime mais un changement de régime .» Cette formule, martelée depuis les années 1980, le Hirak la reprend mot pour mot en 2019 dans les rues d'Alger et d'Oran, sans toujours savoir qu'elle venait de lui.  

 

En 1980, il se constitue pour défendre les vingt-quatre détenus du Printemps berbère, puis cofonde la LADDH en 1985, avant d'être arrêté de nouveau en 1983, 1985 et 1987. Chaque arrestation consolide sa réputation auprès de ceux qu'il défend, et chaque sortie de prison le rend plus dangereux aux yeux du pouvoir, parce qu'il revient avec la même obstination et sans aucune rancœur spectaculaire. Quand la guerre civile ensanglante l'Algérie dans les années 1990, une partie de la presse et de l'intelligentsia algériennes choisissent leur camp avec la férocité de ceux qui ont peur. Ali-Yahia plaide pour des islamistes, des démocrates, des communistes, indistinctement, au nom d'un principe qu'il formule sans concession : « J'ai défendu les prisonniers de toutes les couleurs politiques de l'arc-en-ciel. Quand les droits de l'homme sont bafoués, je ne cherche pas à savoir si la victime est démocrate ou islamique pour lui porter aide et assistance ». On l'affuble alors du sobriquet d'« avocat du FIS ». Il reprend ses dossiers.  

 

Cette même exigence d'universalité structure sa vision de la réconciliation nationale, qu'il refuse de signer sous la forme que lui donne le pouvoir en 2005. « La paix sans la vérité et la justice n'est qu'impunité. La réconciliation nationale, qui devait être un grand projet politique, est réduite à sa dimension sécuritaire. Elle a sacrifié les impératifs de vérité et de justice. Les morts sans sépulture ? Des vivants sans existence. Ils n'ont que la mémoire collective comme sépulture », dit-il après l'adoption de la Charte pour la paix, dans des phrases qui nomment ce que beaucoup de ses contemporains choisissent de taire.  

 

Ses ouvrages forment une bibliographie cohérente et têtue : Algérie : raisons et déraisons d'une guerre (L'Harmattan, 1996), La Dignité humaine (Inas éditions, 2007), La crise berbère de 1949 (Barzakh, 2014), Lettre ouverte au système politique (Koukou, 2016) et Mon testament pour les libertés (Koukou, 2017). Ce dernier titre, publié à quatre-vingt-seize ans, n'a rien d'un bilan apaisé. « Je n'ai jamais cessé d'explorer les effets dévastateurs du rejet de l'autre, de celui qui pense autrement », écrit-il en ouverture, dans une formule qui vaut pour un siècle d'Algérie autant que pour une vie d'homme. En janvier 1995, il avait déjà participé aux rencontres de Rome qui aboutissent à la signature de la plateforme du Contrat national, cherchant une sortie politique au conflit algérien. Le pouvoir algérien rejette la plateforme et instaure l'état d'urgence. Ali-Yahia reprend ses dossiers, comme toujours.  

 

En 2018, le système Bouteflika le fait expulser de son modeste appartement algérois. À quatre-vingt-dix-sept ans, sans domicile stable, il descend rejoindre les manifestants du Hirak dans la rue. En mai 2019, avec Ahmed Taleb Ibrahimi et Rachid Benyelles, il cosigne une lettre ouverte au haut commandement de l'ANP l'exhortant à «nouer un dialogue franc et honnête avec des figures représentatives du mouvement citoyen», saluant des manifestations qui «nous ont rendu notre dignité trop longtemps bafouée». Il avait prédit ce soulèvement depuis longtemps, confiant à ses visiteurs : « Un jour, les générations montantes n'accepteront pas ce déni des droits de l'homme .» « Je suis en fin de vie, j'ai le droit de dire toutes les vérités. On ne peut plus me punir », plaisantait-il en 2007 au moment de publier ses mémoires. Il lui restait quatorze ans, et le régime qu'il dénonçait lui a survécu.  


Sophie K.  

 
 
 
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