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“On est tous Nassera” : vague de solidarité pour la militante interdite d'entrée en Algérie

  • cfda47
  • il y a 9 heures
  • 5 min de lecture

Militants, journalistes, avocats, partis d'opposition et proches de disparus…Les vidéos de soutien à Nassera Dutour se multiplient sur les réseaux sociaux. La figure des disparu(e)s forcé(e)s de la décennie noire, refoulée d'Algérie le 30 juillet 2025 sans aucun motif, vient de voir son recours rejeté dans des conditions qui alimentent la controverse.  


Le slogan “On est tous Nassera” circule désormais bien au-delà des cercles habituels de la défense des droits humains. Des personnalités de plusieurs continents prennent la parole face caméra pour dénoncer ce qu'elles qualifient de bannissement déguisé. Kachemira Bani, militante mauricienne, y voit une “violation claire de l'article 13.2 de la Déclaration universelle des droits de l'homme”.  


Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), parti d'opposition algérien, ne mâche pas ses mots : “Interdire à un citoyen algérien de rentrer dans son propre pays est une décision d'une extrême gravité, injuste et indigne”, qui “revient à lui dénier sa citoyenneté”.  


Aïssa Rahmoune, secrétaire général de la FIDH (Fédération internationale pour les droits humains), établit un lien direct entre le refoulement et l'engagement militant de Nassera Dutour, dénonçant la volonté des autorités de faire taire “une figure féministe qui lutte contre l'impunité”.  


Cette mobilisation n'est pas née de rien. Elle est le produit d'une séquence de six mois au cours de laquelle le cas Dutour s'est mué en affaire d'État.  


30 juillet 2025 : le refoulement  


Ce jour-là, Nassera Dutour, née Yous, citoyenne algérienne, se présente à la douane de l'aéroport Houari-Boumediene d'Alger, munie de son passeport en cours de validité. Dès 16 h 30, elle est retenue par la police aux frontières. Pendant trois heures, on l'interroge sur son activité associative. Les seules explications fournies tiennent en deux phrases : elle est “ membre d'une ONG” et “l'ordinateur” en a décidé ainsi. Nassera Dutour est ensuite conduite de force vers le vol Air France AF 1455 à destination de Paris. Le procès-verbal de refoulement ,non signé et sans motif,  ne lui est remis qu'à bord de l'avion. Aucune décision de justice, aucune interdiction d'entrée formelle ne figure à son dossier.  


L'incident intervient un mois à peine après sa participation à la 59ᵉ session du Conseil des droits de l'homme des Nations unies à Genève, en juin 2025, au sein de la délégation de l'Alliance féministe francophone. La coïncidence n'échappe à personne.  


Trois décennies de combat pour les disparus  


Nassera Dutour préside le Collectif des Familles de Disparu·e·s en Algérie (CFDA), fondé en mai 1998, et la Fédération Euro-Méditerranéenne contre les disparitions forcées (FEMED). Son fils, Amine Amrouche, arrêté en janvier 1997 par des agents de l'État algérien, demeure porté disparu, comme plus de 8 000 Algériens -selon des ONG- victimes de disparitions forcées durant la guerre civile des années 1990.  


En près de trente ans, elle a constitué plus de 5 400 dossiers individuels transmis au Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires. SOS Disparus, antenne algérienne du CFDA, organise chaque mercredi depuis 1998 un rassemblement à Alger; un acte de résistance que poursuivent aujourd'hui encore quelques mères de disparus.  


De l'ONU aux réseaux sociaux, la condamnation s'organise  


La réaction au refoulement du 30 juillet a été rapide. Dès le lendemain, le CFDA et la FEMED ont dénoncé “un dangereux précédent”. Le 6 août, le Collectif Solidarité Algérie, soutenu par seize organisations dont la FIDH et l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT), a condamné “une dérive autoritaire inacceptable”. Le 11 août, l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains a lancé un appel urgent. Deux jours plus tard, Mary Lawlor, rapporteuse spéciale des Nations unies, a publiquement exhorté Alger à “expliquer l'expulsion d'une défenseuse pacifique des droits humains”.  


En parallèle, un collectif d'avocats s'est constitué et a déposé un recours en annulation, enregistré par le tribunal administratif d'Alger le 14 août 2025. Le ministère de l'Intérieur, dûment notifié trois semaines plus tard, n'a jamais daigné répondre.  


26 janvier 2026- 2 février : une audience sous tension, un rejet qui n'éteint rien  


Après plusieurs mois d'instruction, l'affaire a été examinée le 26 janvier par le tribunal administratif d'appel d'Alger. Le prononcé de la décision, intervenu lundi 2 février, s'est déroulé dans des conditions sortant de l'ordinaire. D'emblée, le président a annoncé que les décisions seraient rendues en fin de séance, et non en ouverture comme le veut l'usage en matière administrative. Puis, après l'examen de plusieurs dossiers, il a suspendu la séance pour un délibéré d'une durée indéterminée. L'interruption a dépassé l'heure - un temps considérable pour un contentieux administratif, où ce type de suspension est rare.


Dans les couloirs, des confrères ont interpellé Me Aida Safa Aidoun, avocate de Nassera Dutour : “Maître, c'est à cause de votre affaire, purement politique, que l'audience a duré tout ce temps”.  


À la reprise, le tribunal a prononcé le rejet du recours, tout en admettant sa recevabilité sur la forme. Mais c'est le raisonnement du président qui retient l'attention. Celui-ci a demandé à l'avocate de produire la copie de la décision d'interdiction d'entrée sur le territoire. “J'ai précisé que l'administration n'avait jamais notifié formellement cette décision, ni produit de copie dans le dossier, malgré sa mise en cause régulière”, rapporte Me Aidoun.  


Le magistrat a alors indiqué ne pouvoir statuer qu'au regard des pièces produites. Il a également relevé l'expiration du passeport en décembre 2025, alors que le refoulement avait eu lieu cinq mois plus tôt, avec un document parfaitement valide, et l'absence de certaines pièces au dossier : page du passeport avec le cachet de sortie, billets d'avion, carte d'embarquement.  


Prochaine étape : le Conseil d'État  


L'affaire se poursuivra par les voies prévues par la loi”, indique Me Aidoun. Le Conseil d'État devra trancher une question de principe : une mesure d'interdiction d'entrée sur le territoire peut-elle produire des effets sans avoir été formellement notifiée à la personne concernée ? L'État peut-il refouler une citoyenne de son propre pays sur la base d'une décision administrative fantôme, sans motif, sans signature, sans existence juridique attestée ?  


L'article 49 de la Constitution algérienne garantit à tout citoyen le droit d'entrée et de sortie du territoire national. L'article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifié par l'Algérie, dispose que nul ne peut être arbitrairement privé du droit d'entrer dans son propre pays. Six mois après le refoulement de l'aéroport Houari-Boumediene, tandis que la campagne “On est tous Nassera” continue de gagner en ampleur, l'affaire Dutour est devenue le test grandeur nature de la capacité de l'Algérie à respecter ses propres lois.  


Amine B.  

 
 
 
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