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Pour Yassine Temlali, la Kabylie n'a pas de génie propre, elle a une histoire

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La traduction française de Gouvernement berbère tombe au moment où le MAK agite l'argument d'une singularité politique ancestrale. Yassine Temlali lit Roberts sans déférence : la thèse tient, les étymologies moins. La ṯaǧmaʿṯ est un produit historique, pas une essence.


Le 6 janvier 1510, les Espagnols prennent Béjaïa. Aḥmad Ūlqāḍī, cadi hafside en poste à la cour de la ville, se réfugie dans les montagnes de ses ancêtres, les Aït Ghoubri. Il y fédère plusieurs tribus kabyles, fonde le royaume de Koukou sur un promontoire à 940 mètres d'altitude, et lance ses hommes dans une résistance antiespagnole d'envergure maghrébine. Ce qu'on retient rarement de cette histoire : Ūlqāḍī établit sa capitale non pas chez son propre clan mais chez les Āṯ Yaḥyā, loin de son ʿarš d'origine. Pas de repli tribal. Un projet politique suprarégional.


C'est sur ce détail, entre autres, que Hugh Roberts bâtit sa démonstration dans Gouvernement berbère. La Cité kabyle dans l'Algérie précoloniale, dont la traduction française par Charlotte Perrin vient de paraître, un an après la mort de son auteur en mai 2025. Yassine Temlali, chercheur à l'Iremam d'Aix-Marseille, en signe la première recension française sérieuse dans le Bulletin critique des Annales islamologiques. Il ne s'agit pas d'un compte rendu de lecture ordinaire. Le sujet est miné. Le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie continue d'agiter l'argument d'une démocratie villageoise ancestrale pour justifier ses revendications sécessionnistes. Gouvernement berbère dynamite cet argument de l'intérieur.


La thèse de Roberts est nette. La ṯaǧmaʿṯ, cette assemblée villageoise kabyle présentée depuis le XIXe siècle comme l'expression d'un génie démocratique berbère immémoriel, est «le produit d'une histoire complexe». Elle s'est perfectionnée sous la Régence ottomane d'Alger, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, sous la pression fiscale d'un pouvoir central que les populations du Jurjura refusaient de reconnaître. Pas d'essence. Une réponse politique à une contrainte politique.


Le 21 décembre 1748, la confédération des Āṯ Batrūn adopte une déclaration abolissant le droit d'héritage des femmes, bientôt imitée par deux autres grandes confédérations du Jurjura. Roberts en fait la pièce maîtresse de sa démonstration. Temlali juge la lecture convaincante. La mesure n'était pas économique : les femmes étaient déjà de facto exhérédées, leurs parts successorales versées à des fondations pieuses pour contourner formellement la šarīʿa. Son habillage religieux était un calcul. Ce que la proclamation signifiait réellement, c'était une rupture totale d'avec la Régence, les marabouts locaux étant sommés de choisir leur camp. Ils ont choisi. Une insurrection antiturque a suivi. La Régence, qui n'avait jamais réussi à soumettre militairement le Jurjura, a dû négocier des modus vivendi provisoires. C'est dans ce nouveau rapport de force, et non dans quelque archaïsme tribal hérité de la nuit des temps, que l'organisation sociopolitique kabyle a pris la forme que les Français trouveront en 1857.


Roberts s'appuie notamment sur la Riḥla d'al-Ḥusayn al-Warṯilānī, chroniqueur algérien du XVIIIe siècle, pour montrer ce que l'institution religieuse citadine reprochait réellement aux villages du Jurjura. Pas leur tiédeur dans la foi. Leur désunion permanente et leur obstination à faire primer le droit coutumier sur la šarīʿa. Le «mythe kabyle» que Roberts démonte a une généalogie précise, retracée par Alain Mahé dans son Histoire de la Grande Kabylie (2001) : des administrateurs français du XIXe siècle, Hanoteau et Letourneux en tête, ont construit l'image d'un peuple berbère naturellement républicain par opposition à un «peuple arabe» supposément autocratique. Roberts montre que des formes similaires d'organisation délibérative ont existé chez les montagnards arabophones algériens, «bien que moins élaborées et moins saisissantes». La Grande-Kabylie n'était pas une île. Elle a fourni à la Régence les soldats, les célèbres Zouaves, qui lui ont permis de soumettre le Sud-Est et l'Ouest algériens. L'autarcie kabyle est une construction administrative française, pas un fait historique.


Temlali glisse un rappel que personne ne cite dans ce débat. L'ordonnance du 18 janvier 1967 portant Code communal présentait les djemaâs comme «l'ancêtre légitime des assemblées populaires communales». L'Algérie de Boumediene revendiquait ces institutions comme patrimoine national commun. Le MAK s'en empare aujourd'hui pour plaider la sécession. Le même objet, deux lectures antagonistes.


Temlali ne valide pas tout. Plusieurs pages de sa recension s'attardent sur les développements étymologiques de Roberts, méthodiquement démontés. Sur ʿarš, Roberts voit un mystère. Le Lisān al-ʿarab suffit à le dissoudre : la racine donne «maison», et «maison» désigne par extension le lignage, en arabe comme en français. Sur qabīla, Roberts lit dans la racine q-b-l la preuve que la tribu se définit par opposition à d'autres groupes. Le même dictionnaire classique indique que le mot désigne une «partie d'un ensemble plus grand». Sur Būḫattūš, Roberts traduit «l'homme à la petite lance» via une étymologie arabo-berbère que ni le Dictionnaire kabyle-français de Jean-Marie Dallet ni le lexique de Mohamed Chafik n'étayent. Mustapha Tidjet propose «l'homme au burnous en poil de chameau». Roberts a préféré la lance, sans preuve suffisante.


Ces erreurs ne ruinent pas l'ouvrage. Elles révèlent une tendance ponctuelle à faire dire à la langue ce que l'histoire doit démontrer seule.


Temlali referme sa recension sur Amar Imache, cofondateur en 1926 de l'Étoile nord-africaine avec Messali Hadj, qui écrivait au moment de la dissolution forcée du parti en 1937 que «le premier gouvernement à forme républicaine et démocratique fut institué en Kabylie pendant qu'en France et ailleurs on ignorait ces mots». Temlali retient la formule non comme un plaidoyer kabyliste mais comme une revendication d'antériorité démocratique pour l'ensemble de l'Algérie. Roberts aurait probablement souscrit mais il n'est plus là pour le dire.


Sophie K.

 
 
 
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