Psychotropes : des millions de comprimés saisis, mais aucun chiffre de référence

Chaque semaine ou presque, les services de sécurité algériens annoncent la saisie de milliers, parfois de centaines de milliers de comprimés psychotropes. Les communiqués officiels détaillent les opérations, les quantités interceptées et les arrestations effectuées. Les médias relaient largement ces chiffres, souvent impressionnants. Mais une question demeure rarement posée : combien de comprimés psychotropes sont réellement saisis en Algérie chaque année ? La solution est pourtant simple : publier chaque année un bilan national unique, fondé sur une méthodologie claire et publique. Tant que les chiffres resteront dispersés entre plusieurs institutions et plusieurs périodes de référence, les annonces de « records » risqueront davantage d'alimenter la confusion que d'éclairer le débat sur l'ampleur réelle du trafic.
Les autorités algériennes ne sont pourtant pas avares de statistiques. La Direction générale de la Sûreté nationale publie régulièrement des bilans détaillés. Son rapport du deuxième trimestre 2025 faisait état de plus de 5,5 millions de comprimés psychotropes saisis. Quelques mois plus tard, son bilan annuel annonçait plus de 20 millions de comprimés interceptés durant l'année 2025. Les Douanes algériennes ont également communiqué leurs propres chiffres, faisant état de plus de 16 millions de comprimés saisis durant les neuf premiers mois de l'année. Quant à l'Armée nationale populaire, un article publié en novembre 2025 évoquait plus de 25 millions de comprimés appréhendés depuis le début de l'année.
À première vue, ces chiffres témoignent d'une activité répressive intense et relativement bien documentée. Pourtant, dès qu'il s'agit d'établir un total national, les repères deviennent flous.
Ainsi, le site TSA avançait pour 2025 un total de 43,4 millions de comprimés psychotropes saisis. De son côté, La Nouvelle République évoquait en novembre plus de 50 millions de comprimés, avant de parler, le 31 décembre, d'au moins 60 millions. Plus surprenant encore, le même quotidien annonçait en septembre 2026 près de 60 millions de comprimés saisis depuis janvier, soit une hausse de 10 % par rapport à 2025. Or, un total de 60 millions représente près de 38 % de plus que les 43,4 millions avancés par TSA. Et si l'on retient déjà 60 millions pour 2025, il n'y a plus réellement de progression mesurable l'année suivante.
Faut-il y voir un manque de transparence ? Pas nécessairement, du moins pas au sens classique du terme. Les institutions communiquent abondamment sur leurs résultats. Le problème semble plutôt résider dans l'absence d'un bilan national consolidé, fondé sur un périmètre unique et une méthodologie clairement identifiée.
Car additionner les chiffres publiés séparément par la Sûreté nationale, les Douanes et l'Armée conduit déjà à dépasser les 60 millions de comprimés, sans même intégrer les saisies réalisées par la Gendarmerie nationale. Or, cet exercice d'addition reste périlleux. Certaines opérations de la Gendarmerie sont reprises dans les communications du ministère de la Défense nationale. Les périodes de référence diffèrent également selon les institutions : certaines présentent des bilans trimestriels, d'autres annuels ou cumulés depuis le début de l'année. Dès lors, le risque de double comptage est réel.
En l'absence d'un total officiel consolidé, chaque média finit par retenir le chiffre qui lui paraît le plus pertinent, l'arrondir ou le comparer à d'autres statistiques produites selon des méthodes différentes. Le résultat est paradoxal : alors que les données sont abondantes, leur interprétation demeure incertaine.
L'enjeu dépasse pourtant la simple querelle statistique. Une saisie exceptionnelle peut, à elle seule, bouleverser les comparaisons d'une année à l'autre. L'interception de 10,4 millions de capsules de prégabaline lors d'une seule opération illustre parfaitement cette réalité. Sans base commune ni série statistique homogène, il est impossible de déterminer si l'augmentation des quantités saisies traduit une expansion du trafic, une amélioration des capacités de détection ou simplement l'effet ponctuel de quelques affaires hors normes.
Les défenseurs des autorités souligneront, non sans raison, que la lutte contre les stupéfiants figure parmi les domaines les plus documentés de l'action publique algérienne. Les communiqués se succèdent, les chiffres sont régulièrement publiés et les grandes opérations sont largement médiatisées. Il est également possible qu'un bilan consolidé existe au sein d'organismes spécialisés, notamment à l'Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie, sans être diffusé au grand public.
Reste que, s'il existe, ce bilan n'est pas celui qui sert aujourd'hui de référence dans les médias. Et tant qu'aucune source officielle ne produira un décompte national unifié, assorti d'une méthodologie transparente et constante, les records annoncés d'une année sur l'autre continueront d'alimenter davantage la confusion que la compréhension du phénomène.
En matière de psychotropes, l'Algérie ne manque manifestement pas de chiffres. Elle manque surtout d'un chiffre faisant autorité.
Yacine M



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