Saint Augustin, clé d’un tourisme religieux que l’Algérie n’a jamais exploité
- 12 avr.
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La visite du Pape en Algérie, qui débute ce lundi 13 avril, remet brutalement en lumière une figure que le pays a longtemps tenue à distance : Saint Augustin. Né à Thagaste, l’actuelle Souk Ahras, et évêque d’Hippone, aujourd’hui Annaba, Augustin est l’un des penseurs les plus influents de l’histoire universelle. Pourtant, en Algérie, son héritage demeure largement invisible, comme si le pays hésitait à assumer la profondeur de son histoire préislamique. La présence du souverain pontife crée un moment singulier où l’État peut enfin envisager la promotion d’un patrimoine augustinien qui, s’il était valorisé, pourrait devenir un levier économique, diplomatique et identitaire.
Cette invisibilisation n’est pas un hasard. Depuis l’indépendance, l’Algérie a construit un récit national centré presque exclusivement sur l’arabité et l’islam. Cette idéologie d’État, forgée dans le contexte postcolonial, a longtemps considéré l’héritage amazigh, romain, chrétien ou juif comme secondaire, voire suspect. Dans ce cadre, promouvoir Saint Augustin revenait à ouvrir une brèche dans une identité officielle rigide, où tout ce qui n’est pas islamique est perçu comme périphérique. Cette conception a empêché l’émergence d’une vision patrimoniale inclusive et a figé l’histoire nationale dans un cadre étroit, incapable d’embrasser la pluralité réelle du passé algérien.
La conséquence est directe : l’Algérie ne profite presque pas du tourisme religieux, malgré un potentiel immense. Les sites augustiniens — Souk Ahras, Annaba, Madaure, Tipasa — pourraient attirer des milliers de visiteurs chaque année, comme le font la Jordanie, la Turquie ou la Tunisie avec leurs propres patrimoines spirituels. Mais l’absence d’une stratégie touristique, le déficit d’infrastructures, la bureaucratie lourde et la méconnaissance interne de cet héritage ont empêché toute dynamique. Beaucoup d’Algériens ignorent encore que l’un des plus grands penseurs du christianisme est né sur leur sol, preuve que l’idéologie arabo-musulmane dominante a non seulement orienté les politiques publiques, mais aussi façonné la perception collective de l’histoire.
La visite du Pape change la donne. Elle offre une visibilité internationale inédite et crée un momentum politique que l’État peut saisir pour repositionner l’Algérie comme un acteur culturel méditerranéen. En mettant en avant Augustin, le pays pourrait attirer des investissements, organiser des colloques internationaux, développer des chaires universitaires et renforcer son soft power. La basilique Saint-Augustin d’Annaba pourrait devenir un symbole de ce renouveau patrimonial, à condition d’être intégrée dans une stratégie cohérente de valorisation.
Mais cette réhabilitation se heurte à une réalité sociale complexe. La société algérienne, majoritairement conservatrice, pourrait accueillir cette promotion avec prudence, voire méfiance. Certains courants y verront une tentative de réécriture identitaire ou une concession excessive à l’Occident. Pourtant, si l’État présente Augustin non comme un symbole religieux concurrent, mais comme un penseur africain, un intellectuel universel et une figure du patrimoine national, la démarche pourrait être largement acceptée. L’enjeu est de montrer que la pluralité historique n’est pas une menace, mais une richesse, et que l’identité algérienne ne se réduit pas à un seul registre.
La venue du Pape en Algérie pourrait ainsi devenir le point de départ d’une réhabilitation ambitieuse de Saint Augustin et, au-delà, d’une redécouverte de l’histoire longue du pays. En assumant pleinement cette figure, l’Algérie ne ferait pas seulement œuvre de mémoire ; elle affirmerait sa place dans l’histoire intellectuelle du monde. Et l’intérêt économique n’est pas anecdotique. Les pays comparables montrent que le tourisme religieux peut représenter entre 10 et 20 % des recettes touristiques nationales. Pour l’Algérie, même un flux modeste de 100 000 à 200 000 visiteurs par an — un chiffre réaliste au vu de l’aura internationale d’Augustin — pourrait générer entre 50 et 150 millions d’euros annuels, selon les infrastructures mises en place. À l’échelle d’un pays où le tourisme reste marginal, ce serait un apport significatif, capable de dynamiser des régions entières comme Annaba ou Souk Ahras. Encore faut-il que l’État transforme l’élan symbolique de la visite papale en stratégie durable, et qu’il accepte enfin de regarder son histoire dans toute sa profondeur.
Lila M



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