Tadjadit et Mammeri : huit mécanismes de l'ONU interpellent Alger sur le sort des deux détenus d'opinion
- cfda47
- il y a 10 heures
- 3 min de lecture

Plusieurs rapporteurs spéciaux et groupes de travail des Nations Unies ont adressé une communication conjointe aux autorités algériennes concernant le poète Mohamed Tadjadit et le syndicaliste Ali Mammeri. Ils demandent des explications sur leur arrestation, leur détention et la conformité des poursuites engagées avec les engagements internationaux de l'Algérie.
C'est une démarche d'une ampleur inhabituelle. Huit mécanismes onusiens ont conjointement saisi les autorités algériennes au sujet de deux détenus dont les parcours illustrent, chacun à sa manière, la répression qui s'abat sur les voix dissidentes en Algérie.
Parmi les signataires figurent le Groupe de travail sur la détention arbitraire, le Groupe de travail sur les disparitions forcées, le Rapporteur spécial sur la lutte contre le terrorisme et les droits de l'homme Ben Saul, la Rapporteure spéciale sur les droits culturels Alexandra Xanthaki, la Rapporteure spéciale sur la liberté d'expression Irene Khan, la Rapporteure spéciale sur la liberté de réunion pacifique Gina Romero, la Rapporteure spéciale sur l'indépendance des juges et des avocats Margaret Satterthwaite, ainsi que la Rapporteure spéciale sur le droit à la vie privée Ana Brian Nougrères.
La communication demande à Alger de justifier les fondements juridiques de l'arrestation, de la détention et des poursuites engagées contre les deux hommes, et d'expliquer en quoi ces mesures respectent les obligations internationales de l'Algérie en matière de droits de l'homme.
Un poète face à la peine capitale
Mohamed Tadjadit, 31 ans, est connu en Algérie comme “le poète du Hirak”. Arrêté pour la première fois en novembre 2019, il a été emprisonné à au moins six reprises depuis. Sa dernière arrestation remonte au 16 janvier 2025, après sa participation à la campagne en ligne #ManichRadi (“Je ne suis pas satisfait”). Condamné en novembre 2025 à cinq ans de prison pour “apologie du terrorisme”, sa peine a été réduite en appel à trois ans, dont un avec sursis, le 14 janvier 2026.
Mais son dossier le plus lourd reste ouvert. Après une requalification des charges opérée par la Cour d'Alger le 6 novembre 2025, Tadjadit fait désormais face à l'accusation d'“attentat et complot contre l'autorité de l'État”, un crime passible de la peine capitale. Son procès est renvoyé à la session criminelle prévue à partir de mars 2026. L'ensemble des procédures engagées contre lui sont liées à ses publications sur les réseaux sociaux et à l'exercice de sa liberté d'expression.
Un syndicaliste condamné à dix ans de prison
Ali Mammeri, fonctionnaire et président du Syndicat national des fonctionnaires de la culture (SNFC), affilié au COSYFOP, a été arrêté le 19 mars 2025 à son lieu de travail à Oum El Bouaghi par des agents en civil, sans mandat. Pendant quatre jours, ni sa famille ni son avocat n'ont su où il se trouvait, ce qui a conduit le Groupe de travail sur les disparitions forcées à être saisi dès le 22 mars.
Mammeri affirme avoir été frappé à plusieurs reprises et déshabillé pendant son interrogatoire. La tentative de sa mère de déposer plainte pour torture auprès du procureur d'Oum El Bouaghi s'est heurtée au refus du greffier d'en accuser réception. Les aveux obtenus dans ces conditions ont néanmoins été retenus par le tribunal pour fonder sa condamnation.
Poursuivi pour “apologie d'actes terroristes” et “diffusion d'informations classifiées”, il a été condamné le 29 octobre 2025 à quinze ans de prison, peine ramenée à dix ans en appel le 1er février 2026. Les charges reposent sur ses échanges privés avec d'autres syndicalistes et sur des communications adressées à l'Organisation internationale du travail. Son arrestation est intervenue peu avant la publication attendue d'un avis du Comité d'experts de l'OIT sur les violations des droits syndicaux en Algérie.
Aussi, les experts onusiens expriment dans leur communication des préoccupations portant sur le droit à un procès équitable, la liberté d'expression et de réunion pacifique, la liberté syndicale, l'utilisation abusive de la législation antiterroriste, les allégations de torture et de disparition forcée, ainsi que la criminalisation d'activités culturelles et militantes pacifiques.
Cette saisine conjointe s'inscrit dans un contexte de pression internationale croissante. En janvier 2025, la Rapporteure spéciale sur les défenseurs des droits de l'homme, Mary Lawlor, avait publiquement dénoncé la poursuite de la criminalisation des défenseurs des droits en Algérie. Amnesty International, Human Rights Watch et dix-neuf ONG et fédérations syndicales internationales ont demandé la libération immédiate de Mammeri. Le rapport annuel 2026 de Human Rights Watch consacre un chapitre entier à la répression des libertés en Algérie. Les autorités algériennes n'ont pas, à ce stade, répondu publiquement à cette communication.
Amine B.