Un film applaudi à l’étranger, empêché chez lui : « The Arab » relance le débat sur la censure culturelle en Algérie
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L’annulation soudaine de la première algérienne du film The Arab de Malek Bensmail, pourtant annoncée dans le cadre de l’Annaba Mediterranean Film Festival, a ravivé un débat persistant sur la censure administrative en Algérie. Le film, financé par des fonds publics et projeté dans de nombreux festivals internationaux où il a été accueilli avec respect, se retrouve empêché de rencontrer son propre public pour des raisons que le réalisateur qualifie d’opaques et jamais expliquées. La décision, officiellement liée à l’absence d’un visa d’exploitation, illustre un mécanisme bien connu dans le paysage culturel algérien : celui d’un contrôle bureaucratique qui ne se revendique jamais comme tel, mais qui agit par blocages techniques, retards ou silences institutionnels.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que The Arab réunit un casting de premier plan, dont l’actrice palestinienne Hiam Abbas, la dernière apparition à l’écran d’Ahmed Benaïssa, ainsi que Nabil Asli et Dali Benssalah. À l’étranger, le film circule librement, des Pays‑Bas aux États‑Unis, de l’Australie à l’Italie. En Algérie, il se heurte à une administration culturelle qui, depuis des années, peine à clarifier ses critères, ses procédures et ses responsabilités. Plusieurs cinéastes, écrivains et organisateurs d’événements ont déjà dénoncé ce mode de régulation silencieuse, qui permet d’éviter l’annonce d’une interdiction tout en empêchant la diffusion d’œuvres jugées sensibles ou dérangeantes.
Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large où les autorités multiplient les discours sur la « relance » du cinéma algérien, tout en maintenant un système d’autorisations préalables qui fragilise la confiance des créateurs. Les festivals se succèdent, les commissions se réactivent, les annonces officielles se multiplient, mais les films continuent d’être bloqués pour des motifs rarement assumés publiquement. Ce décalage entre ambition affichée et pratiques réelles crée un climat d’incertitude qui pousse certains artistes à l’autocensure et décourage les plus jeunes.
Au‑delà du cas de The Arab, c’est la question des droits culturels qui se pose. Le public algérien se voit régulièrement privé d’œuvres produites dans son propre pays, parfois financées par ses propres impôts. Le réalisateur rappelle que derrière chaque visa refusé, il y a des années de travail, d’espoir et de confiance trahis. Mais il y a aussi un public empêché d’accéder à son cinéma, de le discuter, de le critiquer, de le faire vivre. Cette privation répétée contribue à affaiblir un secteur déjà fragilisé par le manque d’infrastructures, l’absence de circuits de distribution solides et la dépendance à des décisions administratives imprévisibles.
L’affaire révèle un malaise plus profond dans la gouvernance culturelle algérienne. Elle met en lumière une tension persistante entre la volonté de moderniser l’image du pays et la tentation de contrôler strictement les contenus diffusés dans l’espace public. Cette contradiction, que Malek Bensmail qualifie de « schizophrénie », empêche l’émergence d’un véritable écosystème créatif. Tant que les œuvres pourront être bloquées sans justification, tant que les décisions resteront opaques, tant que les artistes seront confrontés à l’arbitraire, la relance du cinéma algérien restera un slogan plus qu’une réalité.
L’annulation de la projection de The Arab n’est donc pas un incident isolé. Elle est le symptôme d’un système qui peine à reconnaître la place de la création dans la société et à garantir les conditions nécessaires à son épanouissement. Elle rappelle que la liberté artistique ne se décrète pas : elle se construit par la transparence, la cohérence et le respect du travail des créateurs. Et elle pose une question essentielle : quel cinéma peut naître dans un pays où les films ne sont pas sûrs d’être montrés ?


Lila M