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Algérie : ces petits interdits qui avaient mené à la décennie noire

  • il y a 20 heures
  • 4 min de lecture

Un imam qui rappelle depuis le minbar qu'une candidate ne doit pas élever la voix, une mort suspecte sur le littoral algérois, des appels à interdire les sorties mixtes : pris séparément, ces faits semblent mineurs. Mis bout à bout, ils reproduisent le scénario qui a précédé la guerre civile des années 1990.


La décennie 1990 n'a pas commencé par les armes. Elle a commencé par une interdiction ici, une fatwa là, un prêche contre une fête, un autre contre une tenue, une mixité jugée scandaleuse dans un quartier, un cinéma fermé dans un autre. L'escalade vers la violence s'est construite sur des années de ce grignotage social, avant que les groupes qui l'avaient porté ne prennent les armes après l'interruption du processus électoral de 1992. Le bilan de cette guerre est estimé à au moins 200 000 morts.


L'article 45 de la charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée par référendum en 2005, a depuis fermé la voie judiciaire aux poursuites contre les agents de l'État pour des faits liés à cette période. Vingt ans plus tard, l'association SOS Disparus, fondée par des familles de victimes, et dont les locaux on été scellés en mars dernier, continue de réclamer une chose simple, un nom sur un acte de décès. Aucune commission d'enquête indépendante n'a jamais établi de liste officielle des disparus.


C'est ce schéma, l'accumulation d'interdits avant la bascule, qu'il est difficile de ne pas reconnaître dans ce qui se joue actuellement dans le pays, à quelques jours du scrutin législatif du 2 juillet. Rien n'indique que l'Algérie se dirige vers une nouvelle décennie noire, le contexte politique, sécuritaire et social n'a plus rien à voir avec celui du début des années 1990. Mais la grammaire du début, elle, semble se répéter presque à l'identique.


Les faits s'accumulent depuis les résultats du BEM. Une photo montrant une lauréate serrée dans les bras de son père a suffi, selon des publications diffusées sur les réseaux sociaux, à déclencher des messages hostiles, au motif qu'un tel geste n'aurait pas sa place dans l'espace public. Quelques semaines plus tard, à l'approche du bac, un imam se serait exprimé depuis sa chaire pour signifier qu'une femme candidate aux législatives ne devait ni élever la voix ni solliciter les suffrages des électeurs, selon un enregistrement également relayé en ligne. Ni l'identité du prédicateur ni celle de la mosquée concernée n'ont pu être vérifiées de façon indépendante à ce stade, mais aucune sanction ni démenti officiel n'a été signalé.


Une mort qui n'a rien d'un fait divers

Le registre ne s'arrête pas aux mots, du moins si l'on en croit les publications qui ont circulé sur ce point. À Bordj El Kiffan, à l'est d'Alger, un jeune homme originaire de Tissemsilt serait mort après une chute sur un rocher fréquenté par les baigneurs et les couples, un rocher qui aurait été délibérément enduit d'huile de moteur pour en écarter les visiteurs. Ni la presse locale ni les autorités n'ont, à ce jour, confirmé ce récit de façon indépendante. S'il se vérifiait, le geste relèverait d'un projet précis, rendre le littoral conforme à une norme de pudeur, quitte à y laisser une vie, et justifierait une enquête publique.


D'autres épisodes, moins mortels, dessinent le même climat. Un prédicateur s'en est pris publiquement aux pères de famille sortis accompagnés de leurs épouses, allant jusqu'à les qualifier de maris trompés parce que ces femmes, selon lui, attiraient les regards. Des voix réclament la fermeture d'un dépôt de vin à Boumerdès au nom de la tranquillité des familles du quartier, quand le trafic de psychotropes dans les mêmes cités ne suscite d'elles aucune protestation. Des chaînes de télévision privées relaient des appels à interdire les sorties et excursions mixtes, au motif que des filles passant la nuit à la belle étoile en groupe s'exposeraient à un danger. Le fil conducteur n'est jamais la sécurité des citoyens, il est le contrôle des corps féminins et des espaces qu'ils occupent.


Ces voix restent, en nombre, minoritaires dans la société algérienne. Elles pèsent pourtant bien au-delà de leur poids réel, portées par des chaînes privées en quête d'audience et des relais sur les réseaux sociaux qui transforment un sermon local en fait national. Une poignée de prédicateurs suffit ainsi à imposer un sujet de débat à l'échelle du pays, avec une caisse de résonance sans commune mesure avec leur représentativité.


Un schéma qui se répète

La réconciliation nationale a désarmé les groupes combattants sans s'attaquer, avec la même énergie, aux idées qui les avaient nourris. Les maquis ont disparu, tandis que certains réseaux de prédication conservateurs ont conservé une influence réelle dans une partie des mosquées, des écoles et de l'économie informelle, selon plusieurs analystes de la période post-décennie. C'est peut-être moins la persistance d'un projet unique que la reconduction d'une méthode, avancer par petites touches, un interdit à la fois, qui finit par peser lourd une fois additionnée.


Personne ne peut dire aujourd'hui où mène cette accumulation, et rien ne permet d'annoncer une répétition de la tragédie des années 1990. Mais le 2 juillet, des femmes se présenteront devant les électeurs malgré le sermon qui leur conteste ce droit. Reconnaître le début d'un schéma n'est pas prédire sa suite, c'est se donner la chance de l'interrompre avant qu'il ne se referme.


Amine B.


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