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Algérie : quand les mères doivent prouver qu'elles sont mères

  • cfda47
  • il y a 4 jours
  • 3 min de lecture

Qui peut certifier que vous êtes sa mère ?”. Cette question, des milliers d'Algériennes l'entendent chaque jour dans les administrations. En 2025, la tutelle légale des enfants reste l'apanage exclusif du père. Les mères, elles, sont priées de ramener un homme pour signer. Enquête du Journal Féministe sur une injustice ordinaire.  


Najwa a porté son enfant neuf mois. Elle l'a mis au monde. Elle l'élève au quotidien. Mais quand elle s'est présentée à la mairie d'El Harrach pour demander un passeport à son fils, l'agent l'a arrêtée net. “Madame, vous ne pouvez pas. Allez chercher le père”. Elle a insisté. On lui a répondu : “Qui peut certifier que vous êtes sa mère ?”  


Elle a pleuré. “J'ai ressenti de la hogra, c'est le seul mot qui convient”, confie-t-elle au micro du Journal Féministe (LJF), dans un podcast consacré à la tutelle des enfants en Algérie. “Comment la femme qui a souffert, qui a porté, qui a accouché, qui a allaité, comment cette femme-là se retrouve privée d'un droit aussi simple ?”  


La loi de 2005 n'a rien changé  


Sur le papier, le code de la famille algérien a été amendé il y a vingt ans. Avant 2005, la tutelle sur les enfants mineurs revenait exclusivement au père. Elle ne passait à la mère qu'après son décès. La réforme a introduit une nuance : la mère peut désormais exercer une tutelle “temporaire”, mais uniquement en cas d'absence du père ou s'il est dans l'incapacité d'assumer ses fonctions.  


Dans la pratique, rien n'a bougé. Nafissa, ingénieure, mariée, mère d'un enfant de cinq mois, l'a découvert à ses dépens. Son couple voulait voyager. Il fallait un passeport pour le bébé. Son mari, retenu par le travail, ne pouvait pas se déplacer. Elle s'est rendue seule à l'administration. Refus. “On m'a dit que je n'étais pas responsable. Que seul le père pouvait déposer le dossier. J'ai proposé de tout préparer, qu'il vienne juste récupérer le document. Non. Il devait être là du début à la fin. Moi, j'étais invisible.”  


Elle ne décolère pas. “On n'est plus à l'époque où l'homme seul subvient aux besoins de l'enfant. La responsabilité est partagée. Pourquoi la tutelle ne l'est-elle pas ?”  


Même la crèche exige la signature du père  


Atiqa, elle, a découvert l'absurdité du système au moment d'inscrire son fils à la crèche. Une crèche privée spécialisée, où les places sont rares. Elle a monté le dossier, trouvé l'établissement, organisé la logistique. Mais au moment de signer, on lui a tendu un formulaire. En bas de page, une mention : “Signature du tuteur légal-le père”.  


“J'ai dit : c'est moi la mère. On m'a répondu : non, le tuteur, c'est le père. J'ai demandé si la loi n'avait pas changé. La directrice m'a dit qu'elle ne connaissait que ces formulaires, qu'ils venaient de la DAS, et qu'ils n'avaient jamais été modifiés”, raconte-t-elle au LJF.  


Elle résume la situation avec amertume : “La mère fait tout. Elle cherche la crèche, elle prépare le sac, elle amène l'enfant. Et à la fin, on demande au père de signer, comme s'il donnait son autorisation pour que tu t'occupes de ton propre enfant.”  


“Pourquoi je reste mineure aux yeux de la loi ?” 


La question revient dans chaque témoignage recueilli par le Journal Féministe. Pourquoi une femme adulte, mère, parfois seule à élever ses enfants, doit-elle encore dépendre juridiquement d'un homme pour les actes les plus banals ?  


Najwa pose le problème frontalement : “Je ne peux pas reconnaître une loi qui distingue la femme de l'homme. En tant que femme et en tant que mère, pourquoi je reste toujours mineure dans ce système ?”  


Le décalage entre le texte et la réalité administrative aggrave le sentiment d'injustice. La loi prévoit que la mère puisse exercer la tutelle en cas d'absence du père. Mais dans les faits, aucune administration ne l'applique. “À la pharmacie, on ne te demande pas si ton mari est absent ou malade. On te dit juste non”, témoigne Atiqa.  


Les associations de défense des droits des femmes réclament depuis des années une réforme en profondeur. Leur demande est simple : une tutelle partagée, égalitaire, sans condition. Pas une tutelle “de remplacement” quand le père fait défaut. Une tutelle pleine et entière, au même titre que celle du père. “On nous dit "kif kif", on nous dit égalité”, ironise une voix dans le podcast. “Mais dans les faits, la mère reste en deuxième position. Ce n'est pas de l'égalité, c'est de la hiérarchie.”  


Le sujet dépasse la question administrative. Il touche à la reconnaissance sociale des mères, à leur place dans la famille, à leur dignité. Tant que la loi maintiendra cette asymétrie, des milliers de femmes continueront à s'entendre dire, devant un guichet, qu'elles ne peuvent rien faire pour leur propre enfant sans l'aval d'un homme.  


Sophie K.

 
 
 

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