Algérie : un nouveau procès pour les 38 condamnés à mort de l’affaire Djamel Bensmaïl
- cfda47
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Le 1er mars prochain, la chambre criminelle de la cour de justice d’Alger rouvrira l’un des dossiers les plus sensibles et les plus controversés de ces dernières années : celui du lynchage de Djamel Bensmaïl, survenu en août 2021 à Larbaâ Nath Irathen, en Kabylie. Trente-huit hommes, condamnés à mort en appel, seront rejugés en cassation. Pour leurs familles, ce procès représente peut‑être la dernière chance de faire reconnaître des erreurs judiciaires qu’elles dénoncent depuis plus de quatre ans.
L’été 2021 reste gravé dans la mémoire des habitants de Kabylie. En août, des incendies d’une violence inédite ravagent les montagnes de Tizi Ouzou et plusieurs wilayas du centre et de l’Est du pays. Au moins 69 personnes périssent, des villages entiers sont dévastés, et la panique gagne une population déjà éprouvée. Dans ce climat de peur, la rumeur de « pyromanes » circulant dans la région se propage à grande vitesse.
Un drame sur fond d’incendies meurtriers
Le 11 août, Djamel Bensmaïl, 38 ans, artiste originaire de Khemis Miliana, se rend à Larbaâ Nath Irathen pour apporter vivres et médicaments aux sinistrés.
Son accent et sa plaque d’immatriculation suffisent à éveiller les soupçons. Pris à partie, il se réfugie au commissariat pour s’expliquer. Mais une foule en furie encercle le fourgon de police, brise les vitres, l’en extirpe et le lynche sur la place publique. Poignardé, roué de coups puis brûlé vif, il meurt sous les yeux de policiers impuissants. Les images, filmées par des dizaines de téléphones, choquent tout le pays.
Une enquête sous tension et un dossier politisé
Dans les jours qui suivent, les arrestations se multiplient : 92 personnes sont interpellées.
L’enquête s’appuie sur les vidéos virales pour identifier les auteurs du lynchage. Mais très vite, le dossier prend une tournure politique. Les autorités accusent le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), classé « organisation terroriste » quelques mois plus tôt, d’être derrière le meurtre.
Des militants ou anciens membres du mouvement indépendantiste sont arrêtés, parfois sans lien direct établi avec les événements du 11 août.
Plusieurs organisations de défense des droits humains dénoncent alors des poursuites fondées davantage sur l’appartenance politique que sur des preuves matérielles.
Des condamnations massives et des zones d’ombre
En novembre 2022, le verdict de première instance tombe : 49 condamnations à mort. En appel, en septembre 2023, 38 peines capitales sont confirmées.
Amnesty International souligne que ces sentences représentent presque toutes les condamnations à mort prononcées en Algérie en 2023.
Parmi les condamnés figure Azwaw, un jeune homme qui, selon sa famille et plusieurs témoignages, n’a pas quitté son domicile le jour du drame. Il veillait sur sa grand‑mère atteinte du Covid‑19, dépendante d’un concentrateur d’oxygène menacé par les coupures d’électricité. Il n’apparaît sur aucune vidéo, n’a été identifié par aucun témoin, et avait quitté le MAK depuis 2016, comme l’atteste une déclaration déposée au commissariat. Pourtant, il est poursuivi pour meurtre.
D’autres cas similaires existent : des accusés condamnés à mort sans avoir été formellement identifiés sur les lieux du lynchage. Le rôle des policiers présents au commissariat de LNI, n’a jamais été examiné en profondeur. Aucun n’a été convoqué lors du procès en appel, un point que les familles jugent incompréhensible.
La cassation : un espoir fragile
Le 28 novembre 2024, la Cour suprême annule l’arrêt d’appel et accepte les pourvois déposés par le collectif de défense. Le dossier est renvoyé devant une nouvelle formation de juges. Pour les familles, c’est un soulagement, mais aussi une source d’angoisse : l’Algérie observe un moratoire sur les exécutions depuis 1993, mais une condamnation à mort reste synonyme de réclusion à perpétuité.
Des personnalités politiques ayant rencontré le président Abdelmadjid Tebboune ont insisté sur la nécessité d’un nouveau procès équitable. L’une d’elles confie même : « Même à Nuremberg, il n’y avait pas autant de condamnations à mort. »
Un procès attendu, une justice sous pression
Cinq ans après les faits, les 38 condamnés de Larbaâ Nath Irathen s’apprêtent à revenir devant la justice. Le 1er mars, leurs avocats espèrent un examen rigoureux des preuves, loin des tensions politiques qui ont entouré les premières procédures.
Pour les familles, l’enjeu est vital : que les véritables responsables du meurtre de Djamel Bensmaïl soient punis, et que ceux qui n’ont joué aucun rôle dans ce crime atroce retrouvent enfin la liberté.
Essaïd Wakli et Amine B.