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Amel Hadjadj : “L’article 66 met les mères divorcées sous chantage permanent”

  • il y a 8 heures
  • 5 min de lecture

En Algérie, l’article 66 du code de la famille permet aux ex-maris de demander la déchéance de la garde maternelle si leur ancienne épouse se remarie. Depuis 2020, des centaines de mères divorcées se mobilisent pour faire abroger cette disposition qu’elles dénoncent comme un instrument de chantage et de contrôle.  


Amel Hadjadj, fondatrice du Journal Féministe Algérien (JFA), a recueilli leurs témoignages dans une série de podcasts. Elle décrypte les mécanismes d’intimidation qui poussent ces femmes à renoncer à refaire leur vie, et explique pourquoi ce combat dépasse la seule question du remariage.  

 

Pourquoi avoir choisi de consacrer un podcast entier, avec des témoignages, à l'article 66 du code de la famille ?  


L'article 66, c'est une lutte qui remonte à 2020, quand un nombre très important de mamans s'étaient organisées. C'était très visible, c'est passé par le Conseil des droits de l'homme, tout le monde en parlait. Dans le mouvement féministe, il y a eu des réactions-certaines ont préféré travailler, comme depuis toujours, sur l'abrogation pure et simple : soit l'abrogation, soit rien.  


Nous, avec le journal et le site, on a accueilli la mobilisation des femmes pour les soutenir. On a recueilli des témoignages parce que j'étais sur leurs groupes Facebook et c'est vraiment des centaines de témoignages. Beaucoup faisaient des témoignages directs, écrivaient au président de la République.  


Entre 2020 et cette année, des choses ont bougé. La Fondation pour l'égalité, avec Nadia Ait Zaï, a produit un plaidoyer écrit complet pour proposer l'abrogation de cet article, adressé à la présidence, à la justice, etc.

 

Cette année, on a lancé une série de podcasts. Des témoignages sont venus spontanément lors de nos ateliers. On a publié quatre ou cinq épisodes sur l'article 66. J'ai aussi écrit dans les groupes des mamans que nous faisions des podcasts, et celles qui voulaient parler de leur lutte ou de ce qu'elles ont subi à cause de l'article 66 pouvaient témoigner. L'idée, c'est aussi de laisser un maximum de matière disponible pour quiconque veut se documenter sur le sujet.  


Sur les groupes Facebook que vous évoquiez, qu'est-ce que vous avez pu observer ?  


On voit une domination et un souhait de contrôle des ex-femmes. C'est-à-dire que les ex-maris veulent contrôler. Soit ils veulent enlever le droit aux femmes de se libérer d'un mariage, soit ils veulent contrôler à travers la garde. Dans une société où il y a une sacralisation de la maternité extraordinaire, ils utilisent les enfants juste pour contrôler l'ex-femme.  


Les femmes ont l'impression d'être piégées, alors que le mariage est un droit. Il ne devrait y avoir aucun mécanisme de chantage envers les femmes.  


Concrètement, que dit l'article 66 ?  


L'article prévoit la possibilité pour les hommes de demander la déchéance de la garde si la femme se remarie. En pratique, la jurisprudence exige que le père fasse cette demande et que la femme ait le temps de prouver que le nouveau mari ne représente pas un danger pour l'enfant. Selon la loi, ce n'est pas automatique. Mais quand on écoute les cas autour de nous, les mamans divorcées mettent leur vie entre parenthèses par peur de perdre la garde de leurs enfants. C'est lié à un manque de vulgarisation et de connaissance de la loi.  


Selon les statistiques de l'année 2025, c'est presque 50-50 : dans la moitié des cas, la justice prononce la déchéance de la garde, dans l'autre moitié, non. Et mieux encore, la Cour suprême refuse très souvent la déchéance de la garde parce qu'elle ne trouve pas d'intérêt supérieur de l'enfant à le faire.  


Mais en tout état de cause, ça reste une oppression énorme, une injustice grave. Ce ne sont pas toutes les femmes qui ont les moyens de se défendre en justice, et ça prend des années. Ce n'est pas la solution de continuer à dépendre de la justice. La maternité, comme la paternité d'ailleurs, ne doit pas être soumise à n'importe quel chantage ou condition.  


Vous dites que les mères sont “vulnérabilisées”. Comment cela se manifeste-t-il ?  


La maman est vulnérabilisée, mise au chantage en permanence. Elle est infantilisée. Le mariage est un droit, elle a des besoins affectifs. En réalité, l'article ne respecte pas l'intérêt supérieur de l'enfant. Est-ce qu'on préserve réellement l'intérêt d'un enfant en infantilisant sa mère, en disant qu'elle ne peut pas le protéger, qu'elle ne peut pas choisir de se remarier ? On brandit le spectre du danger du nouveau mari, mais statistiquement, si on regarde les services de médecine légale, la plupart des cas de pédocriminalité viennent de la famille. Une maman est une adulte, une citoyenne : c'est son rôle de protéger son enfant. Ce n'est pas le chantage qui va le protéger.  


L'article ne tient pas. Il ne respecte ni les textes de la législation algérienne, ni les conventions et engagements internationaux, ni l'intérêt de l'enfant, ni les droits de la femme en tant que citoyenne.  


Les femmes qui ont témoigné dans votre podcast sont-elles soutenues par leur famille ?  


Globalement, les femmes ne sont pas soutenues. Très souvent, quand ça arrive à des situations graves, très peu de familles accueillent ou prennent en charge. Les conditions sont très infantilisantes.  


La totalité des témoignages que nous avons recueillis montrent que les femmes essayent de prendre leur indépendance. Mais elles sont freinées par leur situation économique, par le chantage de l'article 66. Ce sont les plus précaires qui ont commencé à élever la voix — des femmes qui dépendent de leurs droits et qui espèrent trouver plus de stabilité dans un nouveau mariage. 


Et les belles-familles, les familles de l'ex-mari ? Participent-elles aux pressions subies par les femmes divorcées ?  


La quasi-totalité des témoignages ressemble à ce qu'on a entendu dans le podcast : l'enfant vit finalement comme un mineur dans une famille où tout le monde ne comprend pas pourquoi il est là. Ce n'est pas normal qu'on expose l'enfant à cette solitude.  


Diriez-vous aujourd'hui que les langues se délient davantage quant à la volonté d'abroger l'article 66 ?  


Il y a des associations de femmes, y compris des associations plus conservatrices, qui ont bien accueilli la proposition d'abroger l'article. Ça révèle que les femmes sont en mouvement en Algérie, elles sont de plus en plus nombreuses à revendiquer le droit de se remarier.  


Est-ce une question de contexte géographique ? Les femmes en ville sont-elles plus libres que celles dans les régions reculées ?  


Non, ce n'est pas une question de liberté en ville par rapport aux zones enclavées. C'est une question de méconnaissance de la loi. Aujourd'hui, le texte de l'article 66 dit clairement que ce n'est pas automatique, ce n'est pas systématique : c'est au père de décider s'il veut ou non demander la déchéance de la garde. Mais je suppose qu'il y a beaucoup de mères qui ne savent pas ça.  


Même quand tu connais vaguement la loi, si tu n'as pas un bon avocat pour t'expliquer la suite, tu ne comprends pas les implications concrètes. Très souvent, un homme explique à une femme qu'elle est « obligée » de telle ou telle chose, parfois même des avocats le disent. C'est un piège.  


Comment ont-elles réagi après la publication du podcast ?  


Il y a un peu de tout. Beaucoup sont très réalistes. Certaines pensent que ça ne servira à rien, d'autres estiment que le témoignage a fait revivre le débat et l'espoir. L'énergie est souvent très négative, très triste. Mais c'est l'histoire des luttes de l'humanité, il y a des choses qui ont pris des dizaines d'années pour changer.  


Aujourd'hui, je suis positive, mais ma positivité ne relève pas de la naïveté. Elle relève de l'acceptation que ça prend du temps. Pour moi, c'est une question de temps. Prenons le temps et essayons de faire le tapage suffisant.  


Propos recueillis par Sophie K.  

 

 
 
 

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