Arrestation du chercheur Tahar Ouhachi : un révélateur des tensions politiques dans l’Algérie nouvelle
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L’incarcération du maître de conférences Tahar Ouhachi, accusé d’apologie du terrorisme pour des publications en ligne, a suscité une vive inquiétude dans les milieux universitaires et au‑delà. Cette affaire, qui intervient dans un contexte de resserrement des libertés publiques, met en lumière les contradictions d’une “Algérie nouvelle” où les promesses de renouveau se heurtent à un contrôle politique renforcé.
L’arrestation du chercheur et maître de conférences Tahar Ouhachi, spécialiste d’histoire contemporaine à l’Université de Blida, a provoqué une onde de choc dans les milieux universitaires algériens. Interpellé à son domicile puis placé en détention provisoire à la prison d’El Affroun, il est accusé d’avoir diffusé sur les réseaux sociaux des contenus considérés par les autorités comme une apologie d’actes terroristes et une atteinte à l’intérêt national. Son avocat affirme que les publications incriminées relèvent de simples opinions et dénonce une procédure disproportionnée, estimant que le dossier est dépourvu d’éléments sérieux.
L’affaire a rapidement suscité des réactions. Des enseignants universitaires ont exprimé leur inquiétude face à ce qu’ils perçoivent comme une criminalisation de la pensée critique. Le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie a dénoncé une dérive autoritaire et un climat d’intimidation visant les intellectuels. Les autorités, de leur côté, n’ont pas communiqué officiellement, mais des sources proches du dossier évoquent une application stricte de la loi dans un contexte de vigilance accrue autour des discours jugés subversifs.
Cette arrestation s’inscrit dans un climat plus large où journalistes, militants et universitaires font l’objet de poursuites régulières. Malgré les promesses de réformes et d’ouverture portées par le concept d’“Algérie nouvelle”, les organisations de défense des droits humains constatent un rétrécissement de l’espace des libertés. La liberté d’expression est particulièrement touchée : les accusations de diffusion de fausses informations, d’atteinte à l’unité nationale ou d’apologie du terrorisme sont devenues des outils juridiques fréquemment mobilisés pour encadrer, voire sanctionner, les voix critiques.
La liberté académique, elle aussi, semble fragilisée. Plusieurs chercheurs ont été convoqués ou inquiétés pour des travaux ou des prises de position jugés sensibles. La frontière entre recherche scientifique et expression politique est parfois interprétée de manière restrictive, ce qui pousse certains universitaires à l’autocensure. Dans ce contexte, l’arrestation de Tahar Ouhachi apparaît comme un signal inquiétant pour l’ensemble de la communauté scientifique.
La presse indépendante et la société civile ne sont pas épargnées. Des journalistes ont été condamnés pour leurs enquêtes ou leurs commentaires, tandis que des associations rencontrent des obstacles administratifs ou juridiques pour exercer leurs activités. Les manifestations publiques restent strictement encadrées, et des arrestations préventives sont régulièrement rapportées.
Ce contraste entre le discours officiel — qui met en avant la modernisation des institutions, la lutte contre la corruption et la stabilité nationale — et la réalité vécue par de nombreux citoyens nourrit un sentiment de décalage. Pour beaucoup d’observateurs, l’Algérie nouvelle ressemble moins à une ouverture démocratique qu’à une reconfiguration du contrôle politique, où les mécanismes de surveillance et de répression se sont adaptés aux nouveaux espaces d’expression, notamment numériques.
L’affaire Ouhachi ne peut d’ailleurs être comprise qu’en la replaçant dans l’évolution politique récente du pays. Depuis 2020, le pouvoir met en avant l’idée d’un renouveau institutionnel, censé rompre avec les pratiques du passé. Pourtant, les dynamiques observées montrent un renforcement des dispositifs de contrôle, notamment à travers une interprétation élargie des notions de menace ou d’atteinte à l’ordre public. Les autorités mobilisent de plus en plus des dispositions liées à la sécurité nationale pour encadrer les discours critiques, y compris lorsqu’ils émanent d’universitaires ou de chercheurs.
Cette affaire révèle également une transformation du rapport entre l’État et les élites intellectuelles. Les universitaires, historiquement acteurs du débat public, se retrouvent aujourd’hui dans une position plus vulnérable. Leur mise sous pression traduit une volonté de redéfinir les limites de la liberté académique, dans un contexte où l’expression intellectuelle peut être perçue comme un enjeu politique. L’arrestation d’un enseignant-chercheur pour des publications personnelles envoie un message clair : la critique, même formulée dans un cadre non militant, peut être interprétée comme une menace.
Plus largement, l’évolution politique du pays semble marquée par une recentralisation du pouvoir. Malgré les réformes constitutionnelles et les annonces de modernisation, les contre‑pouvoirs — presse, justice, société civile — peinent à exercer pleinement leur rôle. Les poursuites visant des journalistes, des militants ou des universitaires témoignent d’une volonté de maîtriser les espaces de contestation, notamment ceux qui émergent en dehors des structures politiques traditionnelles.
Pourtant, malgré ces contraintes, la société algérienne demeure active. Des collectifs d’avocats, des journalistes, des universitaires et des défenseurs des droits humains continuent de documenter les violations, de soutenir les détenus d’opinion et de maintenir un espace de débat. Leur persévérance témoigne d’une vitalité civique qui résiste, même dans un contexte de pression accrue. L’affaire Tahar Ouhachi devient ainsi un révélateur des tensions qui traversent l’Algérie contemporaine : un pays où les aspirations au changement coexistent avec des réflexes de contrôle, et où l’avenir des libertés dépendra de l’équilibre entre ces deux forces.
La rédaction



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